Petits contes macabres

par Gérald Duchemin

(un grand merci à Gérald Duchemin, qui a accepté que nous diffusion ses succulents Petits contes macabres. Ils paraîtront bientôt sous forme de recueil, aux éditions Chat Rouge.)

[Entretien avec Gérald Duchemin, cliquer ici...]


 

A Félix Fénéon qui, un jour, platement, décéda. ***** Un gothique, plein de zèle, assistait à tous les enterrements de son église. Il s'y rendait avec, à chaque fois, une tenue différente. Son fantôme assista au sien, et aux suivants, avec le même drap. ***** Hervé se logea trois balles dans le crâne, sans se tuer. Sa mère disait qu'il avait de la merde dans les mains. C'était donc vrai. ***** Lucienne, 96 ans, fêta son anniversaire en famille. Par coquetterie, elle craignait que la mort ne l'oubliât. Pour la rassurer, ce jour là, son cur lâcha. ***** Un intégriste religieux, empoisonné de haine jusqu'au sang, meurt dans l'attentat qu'il commet. Lors de la décomposition du cadavre, que voulez-vous qu'il arriva ? Ce furent les vers qui crevèrent. ***** Deux garçons de 15 ans font le serment de se suicider ensemble : en amoureux. Le jour venu, timoré, l'un refuse ; l'autre, irascible, le tue. Depuis, le dernier vivant cherche un autre partenaire, en prison. ***** Un chat noir, suicidaire, se jeta sous une voiture. Le conducteur, superstitieux, lui paya une sépulture. ***** Harpagon était si avare, qu'une fois mort, le cadavre refusa de rendre son âme. *****  M. Belleville, marié, cinq enfants, est pédophile. Sa femme, idiote, accouche d'un sixième. Dès qu'elle a le dos tourné, il le tripote et lui fait subir le pire. Choqué, le nouveau-né ne veut plus de tétine. La mère se demande pourquoi. ***** Être en vie : qu'est-ce qui le prouve ? Qui peut m'assurer que je ne suis pas un fantôme ? Hanté par ces questions, un philosophe chercha une réponse. Il absorba trois bibliothèques familiales, et conclut au plaisir, à toute forme de joie, y compris le bonheur. Mais une nuit, en rêve, il vécut le plus vif plaisir de son existence. Ebranlé dans ses certitudes, il chercha une autre réponse. Il avala trois bibliothèques municipales, et conclut à la souffrance, à toutes formes du mal, y compris l'ennui. Mais une nuit, un cauchemar le tortura plus qu'il n'avait souffert durant toute sa vie. Ruiné dans ses certitudes, il chercha encore une réponse. Il dévora trois bibliothèques nationales, et conclut à la mort, à toutes formes de la fin, y compris le suicide. Mais depuis qu'il connaît la vérité, son fantôme meurt d'ennui. ***** Un poids lourd, distrait, se renverse. La remorque, docile, se décroche. Décapité, le conducteur meurt sur le coup. Il était, paraît-il, tête en l'air. La preuve. ***** Monsieur, allergique, ne supporte aucun parfum. Après des années de patience, sans eau de toilette, sans odeur hygiénique, ni même d'encens, Madame ne peut plus le sentir. Sur un coup de folie, elle ferme les fenêtres, asperge son époux de déodorants, et, par étouffement, le tue. Un vrai crime olfactif. Le cadavre, outrageusement parfumé, exhale une odeur pétillante et boisée. Madame, enfin, respire. Sur l'étiquette, le vaporisateur promet à l'usager une efficacité longue durée, ainsi qu'une sensation de bien-être. Voilà bien, à n'en pas douter, une honnête publicité. ***** Un individu, après un sérieux différent avec la vie, se tue. On retrouve, pendu à un arbre, son cadavre. Avec regret, le vieux platane le voit partir à la morgue. Pour une fois, un humain ne l'avait pas pris pour pissotière. ***** Xavier, 15 ans, se convertit à l'écologie. Il prêche la protection des animaux, et, fort d'une bigoterie à toute épreuve, devient végétarien. En un temps record, contre son propre goût, et l'histoire complète de ses repas de famille, il abjure tout désir carnivore. Or, avec la même ferveur apostolique, en plein milieu de leur boutique, il tue ses parents à coups de couteau. Pour le malheur, les deux hérétiques tenaient une boucherie. ***** Un enfant de trois ans et demi, échappe à la vigilance de ses parents. Il erre seul, en pleine nuit, sur une ligne de chemin de fer. Malheureusement, fauché par une locomotive, il meurt sur le coup. Suicidaire en culotte courte ? Somnambule ? Distrait ? Une chose est certaine, à part cette fois-là, il n'avait jamais pris le train. ***** Un punk, vingt ans de marche, promène la nuit lorsqu'il aperçoit, endormi à même le trottoir, un autre vagabond. Or cette rue-là a bien mauvaise réputation ; c'est une artère dangereuse, qui appelle le sang et les crimes sordides. Bienveillant, le punk exhorte son frère d'infortune à se déplacer vers des parages plus hospitaliers. Mais, si la nuit est amicale, le réveil est trop brutal, et le dévoué camarade se voit remercié d'un coup de poing fraternel. Un geste qui, sans doute, n'a pas son pareil pour créer des liens. Très vite, ils se battent comme des chiens : corps, sueurs, sangs, baves, et puanteurs juteusement mêlées. Bilan : coma pour le punk, décès pour l'autre. Sous les yeux blasés du voisinage, le corps et le cadavre, mano la mano (presque), sont emmenés par les ambulanciers. Le bitume encore maculé de sang, la rue retrouve son calme. Maintenant, elle peut dormir tranquille : sa réputation reste intacte.