Le lac du cauchemar

par H.P. Lovecraft (traduit par François Truchaud)

Il y a un lac dans la lointaine contrée de Zan, Au-delà des régions habitées par l'homme, Où médite, seul et dans un état affreux, un esprit mort et affligé ; Un esprit très ancien et profane, Qui des eaux ternes et profondes Fait surgir des vapeurs chargées de pestilence. Sur ses berges, un bourbier d'argile, Se vautrent des choses offensantes par leur corruption, Et les oiseaux étranges qui atteignent ce rivage Sont inconnus des mortels. Ici, le jour, brille un soleil ardent Sur des étendues vitreuses que personne jamais ne contemple, Et ici, la nuit, les pâles rayons de la lune S'écoulent vers les profondeurs qui s'entrouvrent en dessous. Seulement dans les cauchemars il est dit Quelles scènes se déroulent sous ces rayons lunaires ; Quelles scènes, trop anciennes pour la vue de l'homme, Gisent là-bas, englouties dans une nuit sans fin ; Car, dans ces profondeurs, vont et viennent Les ombres d'une race sans voix. Par une nuit exhalant les relents du mal, J'ai vu ce lac, endormi et tranquille ; Dans le ciel blafard voguait Une lune gibbeuse qui brillait et brillait. J'ai vu des étendues fangeuses Et les créatures immondes se vautrant dans ses marécages ; Lézards et serpents convulsés et mourant ; Corbeaux et vampires se putréfiant ; Tous ceux-là, et allant et venant sur les cadavres, Des insectes nécrophages cherchant leur nourriture. Comme la lune terrifiante montait dans le ciel, occultant et chassant les étoiles, Je vis les eaux ternes du lac briller Et apparaître des choses englouties en ses profondeurs. Là-bas, à des lieues innombrables, luisaient Les tours d'une ville oubliée ; Les dômes ternis et les murs couverts de mousse ; Des flèches aux algues emmêlées et des salles vides ; Des temples abandonnés et des souterrains d'épouvante, Et des rues dont l'or n'était pas convoité. Comme je contemplais la ville engloutie, j'aperçus Une horde d'ombres sans forme ; Une horde malsaine qui avançait lentement Et entourait en une danse hideuse Des sépulcres visqueux, Proches d'un chemin jamais emprunté. Sortant de ces tombes une houle monta Et vint troubler le calme maussade des eaux, Tandis que les ombres funestes venues de l'espace éthéré Hurlaient à la face sardonique de la lune. Alors le lac s'enfonça vers son lit, Aspiré vers les cavernes des morts, Bientôt de la terre mise à nu et empestant S'élevaient des volutes fétides des vapeurs d'une origine délétère. Tout autour de la cité, presque découverte, Les ombres monstrueuses dansaient et tournoyaient, Lorsque, regardez ! en un mouvement s'ouvrirent Les portes de chaque sépulcre ! Aucune oreille ne doit entendre ; aucune langue ne saurait dire Quelle horreur sans nom surgit à cet instant. Je vois ce lac, cette lune grimaçante, Cette cité et les choses en ses murs... Réveillé, je prie pour que sur cette rive Le lac du cauchemar ne s'enfonce jamais plus !