Le trop rare Olivier Déhenne a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions, à l'occasion de la sortie de son premier roman, Les Miasmes de la claustration (K-ïnite éditions)...

 

-Par bien des aspects, ce roman semble très personnel : vous y développez  
les thèmes qui sont chers aux textes des 
morceaux d'Eros Necropsique : une certaine nostalgie de la perte de l'enfance, 
le désir sous toutes ses  formes, le 
suicide, la souffrance, l'enfermement... Vous est-il plus aisé de vous exprimer 
par la voie du roman, ou par la voix de la musique ? Comment  s'est déroulé 
l'accouchement de ce livre ?
Ce sont deux formats très différents. Tous les textes du groupe ont été écrits en 
un seul jet, qu'il ait duré deux ou dix heures. Le roman est quant à lui un travail de 
plus longue haleine qui exige endurance et vision d'ensemble. J'étais plus à l'aise 
avec les 
textes courts du groupe. Peut-être n'est-ce là qu'une simple question d'habitude ? 
Je verrai par la suite. Quoi qu'il en soit, pour les 
deux formats, album ou roman, il est un point commun : le plus difficile est 
d'apposer le point final.

-Le thème de l'animalité humaine, refoulée ou assumée, est très présent dans votre livre et semble renvoyer à l'œuvre d'Hermann Hesse que vous citez d'ailleurs (qui lui même s'inspire de Nietzsche, que vous citez aussi). Par certains côtés, votre héros se rapproche d'ailleurs du Harry Haller de Hesse (in Le Loup des steppes) : tous deux semblent être témoins de la décadence de leur société et de l'inaptitude de la technique, de la culture ou de la sociabilité à apaiser les angoisses de l'âme humaine. De même, certains de vos personnages, comme ceux de Hesse, mettent clairement en opposition leur part de divin/démoniaque, de spiritualité/animalité. Cette comparaison à Hesse vous paraît-elle juste ? Quels sont les auteurs, autres que Hesse, qui vous inspirent, vous donnent l'envie d'écrire (ou plus !)

Le Loup des steppes est, des ouvrages de Hesse que j'ai lus, celui que j'ai préféré. Mais ce n'est pas " cet " Hesse qui est évoqué 
dans les Miasmes. Il s'agit plus du Hesse de Siddharta. Un Hesse capable par les mots d'insuffler dans l'esprit du lecteur un 
sentiment de plénitude, voire même un désir d'embrasser la sagesse. Mais la mise en relation entre les protagonistes du Loup des 
Steppes et des Miasmes de la claustration ne me semble pas dénuée de sens, c'est vrai. Cependant la comparaison s'arrête là. 
Je suis loin d'avoir la trempe d'un Hesse. De fait, les auteurs que j'admire me donnent plutôt des complexes qu'ils ne 
m'encouragent à écrire ! Je me sens tout petit à côté de grandes plumes comme Pascal, Zola, Flaubert, Gabrielle Wittkop, et tant 
d'autres !         
 
-La vision de la femme que votre roman véhicule est très particulière,  ambiguë et s'approchant encore une fois 
beaucoup des héroïnes de Hesse (un  parallèle entre son Hermine et votre Chloé serait assez cohérent.) 
Pouvez-vous nous parler de votre vision personnelle de la Femme ?
Je n'ai pas de vision de la Femme, je ne saisis pas "la Femme" dans un sens générique.  J'ai des 
visions des femmes, considérées dans un sens individuel - ou catégoriel tout au plus. Ces visions diffèrent selon qu'elles 
s'attachent à des amitiés, des relations purement sociales, des contemplations urbaines, des fantasmes… 
 
-Une des morales des Miasmes de la Claustration s'apparente à celle du  marquis de Sade : "Quel autre plaisir 
est-il plus digne d'intérêt que celui  qui consiste à se vider ou à se remplir ?" (p. 87) Vous avez d'ailleurs une  vision 
assez baconienne de l'homme. D'après vous, "nous sommes de la  viande", seulement ?
Non, et c'est bien de là que découle le problème de la souffrance existentielle. Nous sommes certes un corps, mais un corps 
habité du poids de la pensée, de la réflexion, de la conscience à la puissance seconde qui cesse à un moment donné d'être "une 
paire d'ailes" pour devenir "un boulet", comme le dit Louis, le narrateur des Miasmes. Être réduit aux seuls besoins primitifs tels 
se remplir, se vider, se reproduire et dormir est de ce point de vue très enviable. Qu'on observe le mode d'existence du chat pour 
s'en convaincre. La phrase que tu cites est prononcée par Lucas, l'ami du narrateur. Elle renvoie à une libération, à un état idéal 
par la rupture des liens de la pensée. C'est un divertissement au sens fort de terme. Et l'enivrement va dans ce sens. Il s'agit d'une 
quête. Une recherche de l'être-bien. Ou plutôt de l'être-le-moins-mal-possible. Car cet " état de viande, seulement " nous est 
refusé. Ce qui fait dire à Louis que "cela [est] impossible autrement que par un acte de trépanation. Ou d'euthanasie, ce qui 
revient au même". "N'être que de la viande" est la perspective d'un "état" hautement désirable par le narrateur, puisque cela 
correspond à un bâillonnement ou une disparition de la conscience, siège de sa souffrance, par l'ivresse, ou la mort.
 
-Un autre thème important de votre livre est celui du dégoût de l'adulte, de  la nostalgie de l'enfance, 
d'une innocence perdue (thème qu'on retrouve  d'ailleurs dans certains textes d'Eros Necropsique, je pense au Deuil 
du merveilleux, album Pathos). Quel est selon vous le seuil qui fait que l'innocent devient condamnable ? Le goût 
de la chair ? L'adulte serait-il  dénué de rédemption ?
Pour répondre au point concernant le "goût de la chair", non. Le corps est, déjà chez le tout petit, source des premiers plaisirs. 
Manger, boire (se remplir),  uriner, déféquer (se vider) mais également se caresser (plaisir autoérotique " gratuit ", puisque non 
encore commandé par un besoin de reproduction dont l'appareillage n'est pas développé). Que ce soit le goût du contact charnel 
ou celui du plaisir érotique, tout cela est présent chez l'enfant et ne constitue donc pas en soi la souillure adulte. Deux enfants qui 
se découvrent, cela est naturel.  Faites intervenir un adulte et le jeu n'en est plus un. La situation devient 
immonde. Dégueulasse. La présence de cet adulte salit, souille. Son regard, ses intentions sont autres. 
L'adulte a perdu son innocence. En sa cervelle, siège de sa chute, le merveilleux a décédé, laissant la place au vice. Ne 
considère-t-on pas qu'il faille avoir atteint un certain âge - les fameux " interdit aux moins de " sur les jaquettes de films - pour être 
en mesure de goûter de manière " normale " des scènes de violences de tous ordres ? S'il est un moment où l'esprit n'a plus à 
craindre d'être choqué, c'est bien qu'il est devenu autre. Alors, à quel moment cela advient-il ? Quels en sont les signes ? Je ne 
saurais les pointer avec certitude et exhaustivité. La responsabilité, le calcul, et la mauvaise foi en sont, qui exigent l'abandon de 
la spontanéité. La Vraie. Attention, cette évolution n'est pas une faute ; il s'agit de l'ordre naturel des choses. Elle est inévitable. 
D'où : nulle possibilité de " rédemption ", ou plutôt,  pas de marche arrière possible. Il faudrait pour cela déconnecter la machine 
à penser.  " Heureux les simples d'esprits… " 
"Beaucoup d'adultes conservent en eux une part de rêve, d'enfance, d'émerveillement" entends-je parfois. Cela est vrai. Je le sais 
d'autant plus que je fais partie de ces grands enfants trentenaires à la nostalgie débordante. Et alors ? Cette partie d'enfance qui 
brûle en soi, de capacité à rêver, n'est-elle pas finalement autre chose qu'un instrument de torture ? Un élément de comparaison 
entre ce que j'étais et ce que je suis devenu ? 
Oui, cette parcelle, l'adulte peut l'entretenir. Il n'en reste pas moins qu'elle est un paradis perdu. Avec l'avènement de la raison, 
l'enfance s'est envolée.
             
-Vous distillez dans votre roman quelques-unes de vos inspirations musicales : Lisa Gerrard, Brel... Quel(s) disque(s)
tourne(nt) actuellement sur votre  platine ? Quels sont vos musiciens-phares ?
Lisa Gerrard et Jacques Brel sont effectivement les deux soleils de mon univers musical. Des phares, il y en a tant d'autres 
ensuite, et de tous horizons… Sans ordre aucun, je citerais Nick Cave, Thindersticks, Einstürzende Neubauten, Bauhaus, Virgin 
Prunes, Fields of the Nephilim, Sopor Aeternus, Lacrimosa, Goethes Erben, Elend, Samaël, Tiamat, Thergothon, Shape of 
despair, Love lies Bleeding, Spektr, Loreena Mc Kennitt, Bowie,  Brassens, Noir Désir, Yann Tiersen… et beaucoup, beaucoup 
d'autres.
Tout un tas de groupes tournent sur mes platines, reposants ou énergiques selon mes humeurs. Une baisse de régime laissera la 
parole à Diamanda Galas ou à Rozz Williams, une euphorie passagère ou un besoin de pêche à Qntal ou Rammstein.
 
-Les ambiances qui sont dégagées par votre texte sont des ambiances  puissantes, particulièrement fortes. Avez-vous 
besoin d'un cadre particulier pour écrire ?
Pas vraiment, non. Juste de calme et de tranquillité. Je ne suis pas de ceux qui écrivent au café sur le coin d'une table. J'écris le 
plus souvent chez moi, dans le silence ou sur un fond de musique, des bandes originales de films le plus souvent.   
 
-Les Miasmes de la claustration est votre premier roman. Projetez-vous de  récidiver ? Avez vous d'autres projets 
sur le feu, à plus ou moins long  terme ?
J'ai quelques idées de romans que je laisse pour l'instant mûrir dans un coin de tête. A  côté de cela, j'ai achevé l'écriture d'un 
recueil thématique composé d'une douzaine de nouvelles. Le projet le plus imminent après la sortie des Miasmes sera la 
publication de plusieurs ouvrages en collaboration avec Audrey Veilly, l'illustratrice qui a réalisé la couverture des Miasmes de la 
claustration.
 
-Merci d'avoir accepté de répondre à ces quelques questions !
Merci à vous.

 Mars 2005

"Les Miasmes de la claustration" Olivier Déhenne éditions K-inite ISNB : 2-915551-03-0 160 pages 15 euros [Disponible dans toutes les bonnes librairies...]