A l'occasion de la sortie de son nouveau recueil de nouvelles aux éditions de l'Oxymore, La Tisseuse, Léa Silhol a bien voulu répondre à quelques questions que nous brûlions de lui poser... Entretien avec une grande dame des " littératures de l'imaginaire" en France…

Je crois savoir que La Tisseuse n'est pas une simple réédition des Contes de la Tisseuse (Nestiveqnen, 2000), épuisé depuis un moment déjà. Notamment, certaines nouvelles ont été supprimées : vous ne les trouviez pas à leur place dans ce recueil ? Aurons-nous la chance de les retrouver ailleurs ?

C'est amusant parce que justement une partie de l'intro toute neuve qui ouvre le recueil est consacrée à décortiquer cela. Mais en substance, oui, c'est ça : le " triptyque du millénaire " est basé sur un fond biblique, et je souhaitais, pour cette nouvelle mouture, rester dans le païen, l'antique, l'élémentaliste. Ce n'est pas que je n'aime pas ces textes, mais j'ai saisi, justement, l'occasion de les 'réserver' (comme on dit en cuisine) pour un recueil où ils seraient plus chez eux : celui que je prévois, un de ces moments, de consacrer aux figures angéliques.

 

[Illustration intérieure, par Dorian

Machecourt]

  - Ces trois textes ont été remplacés par une longue nouvelle, " Le Vent dans l'Ouvroir ", mettant en scène le personnage de la Tisseuse que vous avez emprunté à un poème de Tennyson, The Lady of Shalott. Entretenez-vous une relation privilégiée avec ce personnage plutôt qu'avec un autre ? D'ailleurs, est-ce "seulement" un personnage ?   En fait " Le Vent dans l'Ouvroir " est une Novella… quelque chose, disons, plus de deux fois plus long qu'une nouvelle. Je suppose que si j'étais Nothomb, j'appellerais ça un roman ! (rires) Mais elle ne parle pas du tout de La Dame de Shalott. Le seul de mes textes qui fasse référence à ce personnage est " A moitié malade des Ombres " que vous avez peut-être pu lire dans l'anthologie Les Chevaliers sans Nom. Le personnage de la Tisseuse, qui n'apparaît vraiment en tant que tel que dans " En Tissant la Trame ", est en réalité une extrapolation sur les Moires grecques, les déesses du Destin, que l'on représentait souvent filant et tissant le fil de la vie des hommes. Et le coupant, bien sûr. J'aime beaucoup, oui, le personnage de la fée de Shalott, que Tennyson a extrapolé à partir de la légende d'Elaine, mais ce n'est pas un personnage récurrent de mes histoires. Les Moires, par contre… impossible de leur échapper ! Donc, en fait, " le Vent dans l'Ouvroir " relate un épisole très important du parcours des figures du Destin. Vous verrez…   - La nouvelle intitulée " Runaway Train " introduit la désormais mythique ville de Frontier, qui occupe une place toute particulière dans votre oeuvre. Sera-t-elle un jour sujet à une publication plus importante ?   C'est vrai que " Runaway Train " a été la première nouvelle publiée sur Frontier, et la première écrite, d'ailleurs ! Un lundi matin, furieusement, en cinq heures, je m'en souviens encore ! Depuis il y a eu 4 ou 5 textes parus sur Frontier, et j'en ai une dizaine de plus dans mes cartons. Tout ceci fera l'objet d'un recueil entièrement voué à la ville des Fay, en automne 2004. Et j'ai aussi commencé un roman sur la découverte de la ville par Shade, et une novella policière mettant en scène Gift, le petit héros de " Runaway Train " devenu adulte. D'ailleurs les amoureux de Gift pourront le retrouver en février dans l'Emblèmes 12, consacré au Polar. Frontier est la ville de mon cœur, sans doute plus, même, que la Irshem de Finstern ou la Isenne des Oscuro. Je ne suis pas prête d'arrêter d'y tisser mes diableries !   - Votre recueil sera illustré par l'américain Christopher Shy, qui a déjà merveilleusement travaillé sur vos Conversations avec la Mort (Oxymore, 2003), et d'après l'aperçu que l'on peut en avoir sur le site de l'Oxymore, le visuel des deux éditions qui seront faites de votre recueil seront pour le moins époustouflantes. Comment s'est passée votre collaboration ? Lui avez-vous laissé carte blanche ?

Eh bien… Chris est en effet " coupable " de la couverture de la collection collector. Par 
contre l'autre couverture, celle de l'édition librairie, est de Jean-Sébastien Rossbach, et
les illustrations intérieures de Dorian Machecourt.
Pour ce qui est de Chris, il m'avait montré cette image à l'époque, je crois, où nous
bossions sur " Traverses " et j'avais dit " M***, c'est exactement ça que j'aurais voulu
sur Les Contes de la Tisseuse ". Fatalement, dès qu'Oxymore m'a eu convaincue de 
ressortir le recueil, j'ai demandé l'image en question à Chris pour l'édition alternate. 
Avec Jean-Sébastien, je lui ai montré l'extrait que je souhaitais voir illustré. Comme je 
connaissais son travail sur l'eau et les Ophélies, j'étais certaine qu'il serait enthousiasmé,
et heureusement ce fut le cas. Nous avons travaillé environ 2 semaines sur les drafts, 
précisant, affinant, et puis voilà. Le résultat est somptueux !
Pour ce qui est de Dorian, il connaissait déjà le livre, mais il s'est replongé dedans, et 
m'a dit ce qui l'inspirait. On a discuté 2 ou 3 détails et puis il s'est lancé, et cela a été
assez fluide. 
Une expérience vraiment plaisante !

[Couverturealternative, par

Christopher Shy]

- Ce volume fait l'objet d'une édition parallèle dans la collection Fission d'Oxymore. Un plaisir de bibliophile ?   Les tirages 'Fission', que l'Oxymore réalise sur certains livres sont, oui, en effet, destinés aux collectionneurs fous ! Couverture différente, texte de couverture alternatif par un autre artiste (ici Sire Cédric), édition très limitée et signée par l'auteur… c'est un concept unique en France, et personnellement, étant très collectionneuse, j'adore ce principe.   - Question piège : y-a-t-il, parmi les 14 textes de La Tisseuse, une nouvelle que vous préférez plus particulièrement ?   Deux ;-). Les mêmes depuis le début, mais pour des raisons très différentes : " A l'Image de la Nuit " et " Runaway Train ".   - L'écrivain canadien René Beaulieu a qualifié vos nouvelles de " Hard Fantasy ". Vous y reconnaissez-vous ? Quelle en est votre définition ?   Oui, il veut dire par là " un équivalent Fantasy de la Hard Science en SF ". Là où la Hard Science se base sur de vraies technologies, de vraies théories scientifique, moi je me base souvent sur des Mythes ou des Légendes. Je les détourne un peu, les réécris, les pervertis, mais toujours en les respectant. Ca oblige à beaucoup de recherches, mais c'est vraiment passionnant. Et René Beaulieu a trouvé la méthode, poussée à bout, assez intéressante semble-t-il pour lui donner un nom. Je ne sais pas si je m'y reconnais. Quand j'écris, j'écris juste ce que j'ai le besoin, à ce moment-là, de sortir de sa gangue. Je ne réfléchis jamais en termes de genres.   - Certains des textes de ce recueil ont tout d'abord été publiés dans des revues ou des fanzines. Avec le recul, comment percevez-vous votre passage à travers le monde du fandom ? Conseillerez-vous aux jeunes auteurs désireux de se lancer de passer par là ?   Le Fandom est une très bonne école. On y trouve des passionnés qui ne comptent pas leurs heures, et une vitalité très motivante. C'est un bon terrain où faire ses premiers pas, et bien que mon passage y ait été assez bref avant mes premières publications pro, j'en garde le souvenir d'une transition utile. On y est moins exposé aux griffes de la critique, et le rapport avec les lecteurs est simple, magique. Bon, il y a des farfelus, comme partout, et il faut garder l'œil ouvert si l'on ne veut pas avoir quelques fâcheuses expériences (retrouver comme moi, par exemple, à plusieurs reprises des textes mis sur le Web sans permission), mais dans l'absolu les comportements ne sont pas, parfois, plus glorieux chez certains éditeurs " pro ". Donc oui, je conseillerais à mes futurs collègues auteurs de passer par ce 'testing ground', c'est un bon moyen d'éprouver à la fois ses capacités mais aussi sa résistance morale.   - Question vache : vous êtes aussi le "grand coryphée" des Éditions de l'Oxymore, laquelle est devenue, de l'avis de beaucoup, une des meilleures maisons d'édition française pour ce qui est des "littératures de l'imaginaire", ayant réussi le pari de publier des auteurs parfois totalement inconnus, dont certains sont aujourd'hui devenus des écrivains réputés. Qu'en pensez-vous ? Comment jugez-vous la place des éditions de l'Oxymore dans le paysage imaginaire français ?   L'Oxymore est un truc à mi-chemin entre la parade de guerre des Maori, une soirée biture dans un clan écossais et un bal en noir chez les Addams. Irrésistible mélange, que j'ai de plus en plus de mal à quitter pour publier ailleurs, j'avoue ! Je suis souvent le porte parole de cette fine équipe, mais je ne suis qu'un de ses acteurs, même si je suis parfois plus visible. Entre associés et employés nous sommes 7, et tous tombés du côté imaginatif de la Force. Beaucoup d'écrivains, d'anthologistes, de traducteurs, d'essayistes, de MJ rôlistes… cet aspect influence forcément nos choix, éditoriaux comme commerciaux. Nous allons naturellement vers le beau, l'étrange, l'obscur, le profond. La place de l'Oxymore ?… En marge. Voilà. En marge d'une production d'imaginaire souvent vouée au divertissement. Quelque chose d'à part, a-commercial, a-populiste… à contre courant. Certains libraires ont dit que les lecteurs de l'Oxymore avaient quelque chose de 'Tribal'. Je crois que je vois vaguement ce qu'ils veulent dire. Pas mal de personnes, très différentes les unes des autres mais avec, sans doute, un 'petit quelque chose' de pas bien rangé, d'indocile, se reconnaissent dans ces livres, et leur donnent une place sur le marché de plus en plus grande. J'en suis ravie. Parce que, entre nous, je suis incroyablement fière de travailler dans cette boîte, et de ce qu'elle accomplit tous les jours…   - Prévoyez-vous de ressortir De Sang et d'Encre, votre recueil de nouvelles vampiriques paru aux éditions Naturellement en 1999 et lui aussi épuisé depuis des lustres et que bon nombre de vampirophiles / Silholphiles (??) recherchent désespérément (j'en sais quelque-chose !) ?   Aille !… non (rires). J'ai conduit cette anthologie, à l'époque, d'une certaine manière. Bien que j'en garde un excellent souvenir, et qu'il y ait là-dedans des textes vraiment superbes, je ne pense pas que je la referai à l'identique si j'avais l'occasion de la ressortir… alors autant faire quelque chose de nouveau, non ?   -Question inévitable : avez-vous sur le feu quelque projet concernant le vampire ?   Ah, mais j'ai toujours quelque projet sur le feu concernant les vampirrrres ! (avec la voix de Lugosi). Pour commencer, une anthologie en co-direction avec my dear Estelle Valls de Gomis, qui sortira en hors série de la collection Emblèmes (sur le même principe que le volume que j'avais conduit l'année dernière sur le thème de la Mort). Et puis aussi des livres d'autres auteurs, que je vais diriger chez Oxy.   - D'autres projets, à plus ou moins long terme ?   Trop ! (rire !). La sortie programmée, déjà, de " Musiques de la Frontière ", un beau et copieux recueil consacré aux Fays, avec plein d'inédits. Et c'est peu de dire que je suis ravie à cette perspective ! Dans l'intervalle je travaille, en tandem avec the glorious PFR sur mon recueil commis sous influence Nine Inch Nailienne. Violent, grinçant, méchant. Aux antipodes de " La Tisseuse ", en somme ! Et puis, tranquillement, sur 3 romans. Dans le même temps je dirige 7 anthologies (dont 5 à paraître en 2004) sur des thèmes aussi divers que Les Fées, l'Enfance, Les Mythes, et un Emblèmes Spécial Tanith Lee. On attend mon dernier bébé " Emblèmes 11/ Doubles & Miroirs " d'un moment à l'autre. Et, quasi en même temps, pour les nouvelles, on pourra retrouver les Oscuro d'Isenne dans l'anthologie " French Gothic " à paraître aux Belles Lettres. Terrible terrible !   - Merci d'avoir bien voulu répondre à ce terrible interrogatoire !   Mais de rien, l'inquisiteur n'était pas très violent, cette fois (rires). Bises hivernales à tous ceux qui hantent ces lieux…

Décembre 2003


La Tisseuse 
Recueil de Léa Silhol 

Si les Parques, qui écrivent notre Destin, avaient des voix, seraient-ce celles de l'eau ?
Se feraient-elles rivières pour nous conter, tumultueuses, le sort de ceux qui trichent 
avec le Sort, ou le chant des Banshees ? Deviendraient-elles sources murmurantes, 
secrètes, pour répéter ce que dit la Mort quand on l'enferme, ou les dieux qui ne 
peuvent trouver leur propre visage ?
Envoûtantes, peut-être, pour narrer la chute de l'artiste et le passage dans la forêt du 
Seigneur de la Haute Nuit ?… et puis fatales, tempétueuses, pour dire le coup de 
sabre du Samurai, la vengeance de l'hiver… Et comment, comment encore, pour 
la mort de la dryade, l'amour des frères, la passion des amants ? Des voix d'eau, de
vagues et de torrents. La voix unique, toujours, de la Tisseuse, pour des histoires de 
fées et de déesses, de fantômes et de dieux tombés, de lumière et de nuit, de beauté 
entière et de cruauté absolue… 
 
À nouveau dénoués, les contes indispensables de la tisseuse ès Fantasy, Léa Silhol,
couronnée par le public Prix Merlin 2003 pour La Sève et le Givre (meilleur roman 
Fantasy de l'année) créatrice de Frontier, et montreuse d'ombres dans le récent 
Conversations avec la Mort.
Nouvelle édition corrigée & révisée des Contes de la Tisseuse, augmentée de la 
Novella "Le Vent dans l'Ouvroir".

[Couverture de

l'édition regular, par Jean-Sébastien

Rossbach]

 [LE SITE DE LA TISSEUSE]