Auteur de Carmélia (Le Chat Rouge, 2000) et du tout récent l'Echafaud (Le Chat Rouge, 2003), Gérald Duchemin est un auteur désormais plus que confirmé qui se plaît à user d'un humour qui, s'il n'est toujours noir, est toujours grinçant. Entretien avec un écrivain dont le talent n'a d'égal que sa grande modestie...

[A lire sur Oscurantis : Petits Contes Macabres, de Gérald Duchemin]

Oscurantis : Tout d'abord, pourriez-vous nous rappeler votre parcours littéraire ?

Gérald Duchemin : Tout d'abord, merci de m'accorder cette page d'entretien. Mon parcours est simple : avant mes 21 ans, la littérature n'existait pas. Ensuite, il n'y eut plus qu'Elle. Il m'a suffit de quelques pages pour changer d'époque : c'était Marcel Proust. De Droit (DEUG), j'ai bifurqué en Lettres (Maîtrise). Mais la rage d'écrire a pris possession de moi. Or mes premiers écrits étaient foncièrement nuls. Il y a 3000 galaxies entre rédiger un texte, et écrire de la littérature. J'ai dû cravacher, apprendre, désapprendre, recommencer, entre sueur et colère : bref, pour tout écrivassier, la folie ordinaire. Maintenant ; c'est encore pire. Car je plus exigeant, à savoir plus dingue.

Osc : Si Carmélia est avant tout un roman de littérature fantastique, votre nouveau roman, l'Echafaud, est en revanche classé comme un roman de littérature dite " générale ". Quel est votre domaine de prédilection, celui dans lequel vous vous sentez le plus à l'aise ?

G.D. : Mon domaine de prédilection est la Littérature. Ceci dit, je ne suis jamais sûr de l'atteindre, je ne peux que l'espérer. Pour moi, écrire équivaut à être libre. Si mon imagination m'entraîne au-delà de ladite " réalité " : je n'hésite pas. D'ailleurs, je me moque de la " réalité ", seule la vie (comme la mort), me passionne, et la vie est bien plus vaste que le petit enclos du réel… La Littérature, et les Arts en général, sont là pour le prouver.

D'un autre point de vue, les classifications (générale/SF/fantastique) ont aussi leur pertinence, dans la mesure où elles donnent un aperçu de l'ambiance d'un livre. La classification annonce la couleur, mais pas la musique… Comment, par exemple, classer un Rabelais ? Lui qui met en scène des géants de quinze mètres, tous savants, lettrés, batailleurs et baiseurs indécrottables, lesquels aspergent les parisiens par la grâce d'une pisse pantagruélique ? De même pour le poète Dante. Le jour où le cinéma s'intéressera à la Divine Comédie, l'adaptation du Seigneur des Anneaux fera pâle figure. Idem pour les Mille et une Nuits. Sans parler des spectres et des sorcières de Shakespeare. En sorte que, plus qu'on ne croit, la littérature " générale ", la vraie, la libre, ne répugne à rien qui lui soit nécessaire. Car, n'en doutons pas, l'élément fantastique, est parfois une nécessité. Et c'est quand il est nécessaire que le fantastique atteint la littérature.

Osc : Carmélia aborde le thème de l'isolement et de ses conséquences. Vous placer vous du côté de la vieille mansarde qui exècre les relations sociales ? Pensez-vous comme elle (et à l'unisson de Schopenhauer) que ces dernières soient invariablement teintées d'hypocrisie ou de calcul ?

G.D. : Carmélia, joli nom pour un cauchemar, n'est-ce pas ? C'est celui que j'ai donné à la pulsion du repli sur soi, incarnée par la mansarde. J'obéis donc au principe de la fable, puisque je lui donne la parole. Lorsque, au prologue, elle se décrit : " Vous ne savez pas ce que c'est que de vivre dans une totale fixité. Je ne suis pas impotente, je suis rivée, ancrée, soudée à moi-même. Ma complexion est une ankylose définitive. A part l'eau du robinet, seules mes portes et fenêtres me donnent l'illusion du mouvement. Croyez-moi, c'est une posture mal seyante que d'être incarcéré dans un corps inamovible. J'ai l'air d'une conserve vissée sur son étagère. "

Je décris là, très précisément l'Enfer de la déprime, et l'égoïsme absolu qu'il engendre. Chez Dante, qui a si bien peint l'Enfer non pas seulement théologique, mais psychologique, le Diable vit non pas dans les flammes, mais dans la glace, pétrifié. Plus on avance dans l'Enfer, plus on plonge dans des états immobiles, figés, les gestes ralentissent, les paroles aussi, jusqu'à la fixité radicale qui est la mort. Raide donc, et seul. Carmélia aurait pu être un roman d'une insupportable noirceur, très Houellebecquien ; or, à me placer du côté du bourreau, c'est avec un plaisir sadique, et un humour non moins pervers, que j'évoque l'Enfermement de Gilles. A chaque porte qui se referme, suivent des cris de joie, voilà la courbe mélodique de ce conte. Pour Carmélia, le désespoir, la peur de la vie, le refus de l'autre, c'est beau comme un coucher de soleil. Mais, pour en revenir à la question, ce n'est pas parce que je donne voix à mes démons que je me confonds avec eux ; au contraire, je les tiens ainsi à distance, je les regarde en face, et les affronte. Mon goût pour le pancrace, et autre " grappling " vient sûrement de là.

Osc : Les personnages de Carmélia, même s'ils ont un rôle secondaire, sont tellement bigarrés qu'ils paraissent " réels ". Par exemple, le propriétaire de la mansarde, ou les voisins de Gilles sont décrits de telle manière qu'ils pourraient fort bien être ceux de tout un chacun. Avez-vous tiré leurs couleurs de gens existants réellement ? Quel est votre processus de création d'un personnage ?

G.D. : Je ne crée pas de personnages : ils s'imposent. Ceux de Carmélia, quoique très bigarrés comme vous dites si bien, cultivent tous, à des degrés divers, un lien de miroir avec Gilles. A l'image, d'ailleurs, de la mansarde elle-même… Chacun des personnages, à tour de rôle, exprime, anticipe, extériorise une part de l'âme de Gilles. A la limite, ce ne sont pas de vrais personnages. C'est un peu comme dans un rêve où, lorsque vous croyez voir des amis ou des membres de votre propre famille, ils ne sont que les enveloppes humaines de vos turpitudes, vos peurs, ou vos désirs les plus inavouables. En fait, Carmélia est moins un roman, au sens classique du terme, qu'un rêve ou un cauchemar (à vous de juger). Et, si la réalité m'inspire tel ou tel personnage, je me fais toujours un devoir de le trahir ; le la déchire à plaisir, je découpe, je recoupe, avec l'unique souci de bâtir mon histoire, et surtout, d'obéir à ses besoins.

Osc : Votre roman fourmille d'allusions à des ouvrages classiques et de citations de grands auteurs. Quels sont ceux desquels vous vous sentez le plus proche ? Ceux qui ont participé à forger votre style d'écriture ou qui vous ont donné envie d'écrire ?

G.D. : Les livres naissent aussi dans les livres… Je cite, ou je fais allusion, pour dire cela. Si, par cette manie un brin décadente, "très Villiers-de-l'Isle-Adam", un de mes lecteurs découvre Huysmans ou Isidore Ducasse, avouez que je n'aurais pas démérité. Parmi les écrivains consacrés, je me sens extrêmement proche de Cioran : je lui dois à peu près toutes mes histoires. L'idée de faire parler la mansarde vient de lui. J'avais alors en tête un roman intitulé La Garçonnière : je rêvais d'un étrange récit, une sorte d'hybride littéraire, quelque-chose entre Aurélia de Gérard de Nerval, et A rebours de Joris-Karl Huysmans.

Puis je suis tombé sur une page du Précis de décomposition où Cioran, successivement, donne la parole à un clou, un couteau, une fenêtre, et une corde. Avec un plaisir sadique, ces derniers poussaient un pauvre bougre à en finir avec la vie. A peine avais-je terminé de lire cette page, que j'écrivis avec une rage et une joie indescriptibles les premières lignes de Carmélia. J'avais trouvé le "la". A part Cioran, Edgar Poe et Baudelaire sont fondamentaux : ce couple littéraire est unique au monde. Dieu merci, ce n'est pas un universitaire qui a traduit Poe… A propos du style, je ne travaille pas dans le but d'écrire de jolies phrases, ou même des somptueuses. Il naît d'abord de ma capacité à vivre l'histoire que je suis en train d'inventer. Avant tout, je cherche l'électricité, le mouvement, la justesse, et je traque les graisses sans pitié. Sur le sujet, les conseils de Jean Cocteau sont gravés dans ma petite cervelle. J'aime les formules "rentre-dedans", le riff qui tue ; par contre, je déteste la vulgarité grammaticale, et l'écrit dévoyé par l'argot. A mon sens, les récits d'imagination ne supportent pas la langue parlée ; celle-ci est une telle référence au quotidien, au réel, qu'elle empêcherait le lecteur de décoller.

Osc : A quoi ressemble Gérald Duchemin lorsqu'il écrit ? Doit-il s'entourer d'une ambiance ou d'un cadre particulier ?

G.D. : Je ne me suis jamais vu mais… A un zombie, je ressemble sûrement à un zombie quand j'écris. Dans une page de l'Echafaud, j'apporte des précisions sur ce délicat sujet. Sinon, la solitude m'est absolument nécessaire pour écrire. La solitude et le silence. L'ombre aussi. J'écris le plus souvent enfermé dans le noir avec pour seule lumière une lampe électrique. Je supporte rarement la lumière du jour quand j'écris. Là, c'est mon côté vampire. Il m'arrive de chanter, de parler tout seul, de rire, de piquer des colères ; je danse aussi après avoir torché une belle page. Là, c'est mon côté pathétique. Mais comme personne ne me voit, c'est pas grave.

Osc : Quel est votre avis sur la production littéraire française en matière de littératures de l'imaginaire ?

G.D. : Il faut absolument encourager les jeunes français : les talents sont nombreux, réjouissants, et très variés. Les critiques n'ont pas encore compris qu'ils sont l'avant-garde de la littérature à venir, celle que la prochaine génération lira. Dans ce domaine, les éditions de l'Oxymore jouent sans doute un rôle fondamental. Dans l'Emblème n°2, Sortilèges, j'avais déjà repéré Claude Mamier, adorable fantastiqueur, aujourd'hui publié en volume et primé. Sire Cédric, par exemple : jeune et bouillant, styliste, et d'une puissante imagination. Lisez-moi Cross-road, publié dans l'Emblème n°9. Quant à Léa Silhol, ses contes sont déjà pour moi des classiques. Par ailleurs, j'ai dévoré Etrange Septembre, conte de Laurent Bramardi, publié chez Egone.

Mes deux derniers coups de cœur : Au lendemain du dernier jour, de Franck Guilbert, et la Marchande d'Enfants de Gabrielle Wittkop. Franck est un véritable romancier, et son romanesque est tout simplement magique. Un jour, c'est sûr, Gallimard jettera son dévolu sur lui. C'est tout le mal que je lui souhaite. Quant à La Marchande d'Enfants, c'est le livre le plus drôle, et le plus horrible, que j'ai jamais lu. Meilleur encore que Le Nécrophile. Le talent des autres, moi, ça me donne envie de vivre.

Osc : Dans votre nouveau roman, l'Echafaud, vous mettez en scène un critique littéraire particulièrement carnassier. Vous-même, avez-vous été victime de la critique des éditeurs ? Pourriez-vous-nous en dire un peu plus sur les éditions du Chat Rouge, qui publient vos œuvres, et sur leur ligne éditoriale ?

G.D. : Avant tout, j'ai été victime non pas de la critique des éditeurs, mais, bizarrement, de leurs coups de cœur. Août 2000, 15 jours après l'envoie de Carmélia aux grands éditeurs parisiens, je reçois un coup de fil de Marianne Boutang, lectrice chez Grasset. Elle me dit avoir dévoré le livre, en rajoute une couche sur mon talent, bla bla. Moi, à l'autre bout, petit écrivaillon de province, que voulez-vous qu'il arrivât ? Pas de surprise : j'avais déjà les chevilles enflées, la tête sur le point d'exploser, et je lévitais à un mètre du sol. Un mois plus tard : lettre de refus ; en fait, 3 lignes stupides tapées par l'ordinateur de service. Flammarion, même topo. Mais là, j'étais refroidi. Ensuite, ce fut les éditions Pétrelle ; là aussi, grand enthousiasme, chaleur, bla bla, soldé cette fois par la faillite de Pétrelle. Bref, à mourir de rire.

Je riais jaune, bien sûr, et commençais à goûter aux tranquillisants : je conseille Euphytose, doux mais efficace contre les lettres de refus. Il semble que la dimension fantastique de Carmélia ait posé problème, c'est peu de le dire. J'avais un peu abandonné la partie lorsque mon ami Jean-Luc Catanzano a décidé de publier Carmélia coûte que coûte. Il a créé une petite structure, Le Chat Rouge, pour que le livre existe. Comme ce roman plaît, nous en sommes au deuxième tirage, au deuxième titre aussi. Nous sommes soutenus, entre autres, par le Conseil Régional des Lettres et de la FNAC de Nîmes. L'aventure continue donc. Pour l'instant, Le Chat Rouge n'a pas vocation à publier d'autres auteurs. Si cela change, nous ferons des appels à textes !

Osc : Une petite question absolument personnelle : le successeur de Gilles, le héros de votre roman (p.14), c'est vous ? Carmélia vous aurait-elle épargné ?

G.D. : Elle a sûrement apprécié que je lui donne voix sans la trahir. Je la soupçonne même de m'avoir choisi pour cela.

Osc : D'autres projets en cours ?

G.D. : Mon premier recueil de contes fantastiques, intitulé Contes de la Chouette aveugle, paraîtra au Chat Rouge en mai 2005. J'y joindrais les Petits Contes Macabres, actuellement en ligne sur Oscurantis. Comme je suis horriblement perfectionniste, je suis en train de tout réécrire. Ce sera un beau bébé de 300 pages. Imaginez que pour l'Echafaud, j'ai 7 manuscrits successifs, 3 pour Carmélia dont le prologue compte lui-même 10 versions. Jean-Luc est impitoyable. Et quand je ne parviens pas au mot juste, à l'expression parfaite, il me fouette. D'ailleurs, je vais aller me plaindre à la SPA (Société Protectrice des Auteurs). Je vous assure, c'est dur la vie d'artiste.

Osc : Merci d'avoir bien voulu répondre à ces quelques questions…

G.D. : Mille mercis, Franck, car c'est une joie totale de participer à l'aventure d'Oscurantis.

Décembre 2003

  +CARMELIA, VU PAR LA CRITIQUE... +

"Un premier roman marquant dépoussiérant le mythe des maisons hantées à la façon d'un Edgar Poe du XXIe siècle."

D-SIDE n°15, avril 2003

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"Un style où la poésie la plus noire se mêle à l'humour le plus grinçant."

Le Boudoir des Gorgones n°6, juin 2003

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"Non seulement l'histoire de Carmélia est prenante, mais de surcroît à chaque page ou presque le lecteur sourit en même temps qu'il est séduit par la qualité de l'écriture."

Martobre, juillet 2003

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"Les formules sont courtes et donnent au texte un dynamisme hors du commun."

Midi-libre, mai 2003

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"Que demander de plus à un écrivain qui ne se considère pas lui-même comme un écrivain, estimant que ce sont les autres, c'est-à-dire ses lecteurs, qui le considèrent ou non."

L'Indépendant, avril 2003

"Je me nomme Carmélia. Ma vieillesse n'entame pas mon appétit de vivre, au contraire. C'est là le drame de mes hôtes. Je dis "drame" par condescendance, presque par gentillesse. J'ai parfois la fantaisie de me placer du point de vue des humains. Cet enfantillage me distrait. Il ravive le souvenir de mon premier crime. J'en ai commis plusieurs, surtout ces deux dernières décennies. Que voulez-vous, je suis vieille, alors je me répète."

 

 

"Critique littéraire, M.Céraste n'écrit pas, il scalpe. D'un livre il ne considère que la faille. Si l'ouvrage est sublime, il s'en prend à l'auteur, lequel ne peut l'être. Il tasse mille cruautés en trois petites colonnes. Chaque semaine, il trucide un nom, un titre, ainsi qu'un éditeur par la même occasion, avec un tel bonheurn d'expression, une telle jubilation carnassière, que ses lecteurs applaudissent au massacre en pleurant de rire. Il apporte la preuve, si besoin était, que la rancoeur, la haine, la mauvaise foi, revigorent une plume, et déterrent, dans la jungle des mots assassins, des trésors.

Sa chronique est un poteau d'exécution. D'ailleur, tous ses articles sont signés l'Echafaud."

 

Carmélia et l'Echafaud, les deux premiers romans de Gérald Duchemin sont disponibles aux éditions du Chat Rouge, 4 rue du Courtet 34110 Vic la Gardiole pour 15 euros franco de port.
 

[A lire sur Oscurantis : Petits Contes Macabres, de Gérald Duchemin]