La belle Coralie Trinh Thi a accepté de répondre à quelques questions, à l'occasion de la sortie du comic Deep Inside, hommage au groupe Punish Yourself en forme de bd réunissant certains des meilleurs illustrateurs français. Savourez...

 

Deep Inside

 

Le moins que l'on puisse dire, c'est que lorsque Coralie Trinh Thi décide de rendre hommage à ce groupe désormais mythique qu'est Punish Yourself, elle ne fait pas les choses à moitié. Deep Inside a la belle forme d'un tour de force : celui de réunir cinq des plus prestigieux illustrateurs français dans un Comic collector qui déborde d'une jubilation communicative. Une plongée en apnée dans l'univers délirant de Punish, à travers les visions bariolées d'artistes aux univers très différents. Sex, drugs and Rock. A un train d'enfer s'enchaînent les dessins délicieusement malsains d'Aleksi (what a nice damned rabbit !), le trait délirant de Pi-Ro et celui exellentissimement fantasy de Daniel Ballin, les planches (anatomiques ?) presque Baconiennes (nous sommes de la viande !) de Denis Grrr, le tout lié par le fil conducteur élégamment monochromatique d'Isha. Une histoire à tiroirs (à double fonds ?), un voyage couleur de néon fluo dans un monde délirant, une orgie multicolore battant le rythme des sons de Punish, dont les lyrics accompagnent les pages.

L'héroïne voit les univers qu'elle dessine prendre vie sous son crayon, et finit par entrer elle-même dans son dessin... Et c'est avec bonheur que nous la suivons, en espérant que d'autres voyages tels que celui-ci nous seront proposé !

-D'où est partie l'idée de faire un BD sur une groupe aussi délirant que Punish Yourself ? Pourquoi ce groupe plutôt qu'un autre ?

L'idée vient d'un jeune éditeur, Yoann. C'est lui qui m'a contactée, à la demande de Punish Yourself. J'ai découvert Punish par hasard : Black Bomb A faisait la programmation dans une émission de radio indé, Konstroy, et j'ai flashé sur le titre de Punish. J'ai demandé l'album Disco Flesh :Warp 99 pour le chroniquer. J'ai visité le site, et j'ai flashé sur leur imagerie, photos, vidéos, l'esprit des textes et accroches... Et enfin, en concert sur Paris : chaque concert est une véritable performance, unique, une énorme claque ! J'ai ensuite sympathisé avec le chanteur VX69 via des forums, il s'est avéré qu'il m'appréciait également, depuis le X. En fait, pendant que j'écrivais un synopsis de court-métrage sur eux en cachette, Vx69 écrivait un titre sur moi, en cachette également… Bref, quand Yoann m'a contactée, j'attendais l'occasion de collaborer avec eux. J'avais déjà une histoire inspirée de Suck my TV, qui a été adaptée pour Wonderland, le segment d'Aleksi Briclot.

-Quelle a été l'étape la plus difficile dans l'élaboration de cette BD ? La scénarisation ? La coordination des travaux de chacun ? Faire comprendre aux dessinateurs ce que vous attendiez d'eux ...?

Tout est difficile, lol.

Mais c'est vrai que ne m'attendais pas au début à assumer autant de gestion que d'artistique… Imaginer les histoires, c'était très naturel, et la partie découpage, spécifique à la bd, était très stimulante, parce que je n'avais jamais exploré cette forme d'expression : il faut faire basculer le cerveau dans un nouveau système.

Voilà : tout est difficile, mais la création c'est un plaisir légèrement SM, une délicieuse douleur, alors que les responsabilités de gestion, planning, documentation, ect… c'est juste chiant !

Maintenant, je dois avouer qu'il y a un avantage : j'ai appris beaucoup plus sur la fabrication d'une bd, c'est un peu comme être acteur après avoir été réalisateur : tu comprends mieux comment servir l'ensemble, et tu gagnes en aisance. Et puis, euh, il y a des gens qui trouvent que j'aime bien tout contrôler… lol

Graph. : Aleksi
-C'est vous qui avez choisi les cinq illustrateurs qui ont travaillé sur ce projet. Jusqu'où êtes-vous intervenue dans leur travail ?

Partout où je pouvais ! lol

En fait, le découpage était hyper précis, je les ai tellement enfermés dans un carcan scénaristique que je ne pouvais pas intervenir plus… En même temps, j'ai imaginé chaque histoire en fonction de leur univers, et je l'ai ensuite développée d'après leurs préférences.

-Les membres de Punish ont-ils eu leur mot à dire dans cette affaire ? Avez-vous eu des retours sur leurs impressions ?

Ben, au début, je leur demandais leur avis, tout ça… Et puis, ils ont fini par me dire a un festival (avant de foncer au bar) " non, mais on te fait confiance, nous on te suit, fais comme tu le sens. " Les salopards ! Evidemment ça fout la pression, et mon implication totale m'a rendue encore plus chiante que d'habitude avec mes collaborateurs.

VX69 n'a jamais voulu lire le synopsis, ni le découpage, ni rien voir avant l'objet fini : il préférait me laisser entièrement libre. Sinon, il n'y a eu aucune intervention, pendant la fabrication. Ils ont collaboré (j'ai eu besoin des lyrics pour habiller mes scénars, par exemple) et complimenté à chaque occasion, mais on a eu une totale liberté. Je crois qu'ils aiment vraiment bien ce comics, ou alors ils sont très polis.

Graph. : Daniel Ballin
-Vous êtes une lectrice assidue de Nietzsche. Deep Inside débute d'ailleurs par une longue citation d'Ainsi parlait Zarathoustra. Voyez-vous une corrélation entre votre addiction à Punish et votre intérêt pour le philosophe ?

Aucune corrélation entre Nietszche et Punish, bien qu'en réfléchissant, j'apprécie peut être ce côté dionysiaque présent -de manière trèèèèèèès différente- chez les deux ? Mais enfin, c'est vraiment pour répondre à ta question, lol.

Voilà l'origine : Déjà, en clin d'œil, c'est plus un sample qu'une citation, hum, une appropriation à la limite du détournement, simplement par découpage… En fait, c'est un cadeau de mon " namoureux ", et du hasard (que j'appelle synchronicité, na !)

J'étais imbuvable depuis des mois (je suis odieuse en phase créative) (…surtout ?) et il avait vraiment suivi de près ce comics, pas le choix… je crois qu'il le connaît mieux que n'importe lequel des dessinateurs ou que l'éditeur ! En phase finale, en plein bouclage, quelques jours avant le départ imprimerie, il arrive chez moi un bouquin de Nietzsche à la main, (parce qu'il lit Nietszche dans le métro..) et il me lit un passage, très amusé : ça semblait vraiment trop beau pour être vrai… Namoureux sait que ce que j'aime dans la vie, c'est citer en changeant subtilement l'éclairage ou le contexte… Mon sport favori : un genre d'application banalisée de la transmutation des valeurs de Nietzsche.

J'ai immédiatement dévoré, assimilé et rendu une version adaptée.

Et franchement, c'était aussi hyper drôle de voir l'éditeur et le graphiste flipper sans oser protester franchement, quand je leur ai dit que je voulais mettre Nietzsche en quatrième de couv, ou en exergue… Au début je leur ai envoyé la version intégrale et ils ont vraiment du croire que j'avais craqué nerveusement.

-Outre votre rôle de scénariste, c'est aussi sur vos épaules qu'a reposé mise en coordination des travaux des divers intervenants. Qu'avez-vous retiré de cette collaboration avec des artistes aussi talentueux ? Les choses se sont-elles toujours passées dans la douceur ?

Le concept d'histoire à tiroirs m'obligeait à contrôler la cohérence de l'ensemble, et limitait un peu la marge d'appropriation des dessinateurs. Là, c'est vrai qu'au lieu de gérer un ego d'artiste j'en avais cinq, (en plus du mien qui est assez monstrueux). Non, ça ne s'est pas toujours passé dans la douceur, je suis assez passionnelle dans mon rapport à l'œuvre, et je suis aussi très indépendante : le travail d'équipe n'est pas naturel pour moi…mais sur Baise Moi, j'ai appris à rester à peu près calme et civilisée.

L'avantage est évident : c'est très enrichissant artistiquement de plonger dans l'univers d'un dessinateur, ils ont tous des personnalités très fortes et différentes. J'ai aussi du m'adapter à la manière de travailler de chacun, et j'y ai aussi gagné techniquement.

-Vous avez travaillé pour le cinéma sous diverses formes, vous avez écrit un roman qui, pour beaucoup, est devenu culte, vous êtes actuellement critique rock pour le zine musical Rock'n'Folk, et voici que vous trempez dans une affaire de BD. Jusqu'où comptez-vous aller comme ça ? Qu'est-ce qui stimule votre créativité ou qui, au contraire, la rebute ?

J'adore aller là où on ne m'attends pas, c'est une séquelle d'ado rebelle, lol.

Sérieusement, la seule chose qui me guide, c'est mon envie de le faire ou pas… ça a l'air stupide, mais je fais confiance à mon instinct. Je considère que quand on fait les choses sincèrement , on ne peut pas se tromper. C'est aussi l'arrogance et la mise en danger du punk, je trouve que l'angoisse garantit l'implication et cette implication viscérale m'est absolument nécessaire. Sinon, je fous rien. ;-))

Bref, explorer des territoires inconnus c'est de l'adrénaline assurée, c'est pour ça que je change beaucoup de forme, sans pourtant changer tellement de fond si on regarde bien...

Graph. : Isha
-Vous êtes assez proche du public goth, qui a bien accueilli votre Betty Monde et qui fera de même (nous n'en doutons pas une seconde !) avec Deep Inside. Quel regard portez-vous sur le mouvement goth actuel ? Qu'y trouvez-vous d'attirant ou, au contraire, de rébarbatif ?

Je n'ai pas vraiment d'avis sur le mouvement goth. Je ne peux pas dire que je ne suis pas goth du tout, mais c'est plus une sensibilité qu'un sentiment d'appartenance à un groupe…Dans l'ensemble, je n'aime pas les gens de toute façon. ;-))

Bon, je les fréquentais forcément à l'époque où j'étais dans toutes les soirées, on se croisait aussi aux puces, etc…mais je traînais surtout avec des punks. Pour finir, il y a eu une polémique ridicule quand j'ai fait mes premières photos : le problème était : avais je le droit d'être goth et de poser nue, quelle image ça allait donner au mouvement…No comment !

J'ai refait récemment un bal des vampires et j'ai vraiment kiffé pouvoir danser un peu, par contre je n'ai pas retrouvé l'ambiance de mes folles années… je ne sais pas si les gens ont changé tant que ça (plus jeunes, pas de dress code, beaucoup plus fetish que batcave, son vraiment plus electro, pas de balayage de parquet, etc..) ou si c'est moi qui ne me drogue plus assez.

-D'autres projets, à plus ou moins long terme ?

Plein ! Dans le désordre : un essai autobiographique en cours, tenter le parachute ascensionnel, un roman (la suite de Betty Monde) pour lequel je dois aller en Roumanie, dessiner TOUTE SEULE une page de bd (je m'entraîne dur pour battre Aleksi en lapin transgénique sous lsd) , réaliser un court métrage hard, un trek dans le désert, un scénario bd pour enfant (c'est sérieux) , et j'irai bien expérimenter l'iboga au gabon. Qui sait, peut être un autre Depp Inside ? Chuis blindée pour un moment…

-Pour finir, quelques indiscrétions !

Quel disque tourne sur votre platine en ce moment ?

Joy Division, ke dernier Madball, Sexplosive Locomotive (même si ça fait pouffiasserie de promo…) et un Méphisto Walz que je n'avais pas écouté depuis des siècles !

Quel livre sur votre table de chevet ?

La voie du Tarot de Jodorowsky et Costa, Métaphysique des tubes de Nothomb, La conjuration des imbéciles de Toole, et Fluide Glacial… Je lis souvent plusieurs choses en même temps.

Quel projet sur le feu que vous ne pouvez pas remettre ? ( = tentative habile (??) pour obtenir un bout de scoop...)

Ben, je devais finir mon prochain livre… il y a trois mois ! C'est une autobiographie partielle, sur mon expérience du porno. Ca fait des années qu'on me la réclame, mais je ne le sentais pas : le côté racoleur me gênait Surtout qu'il y a eu une vague de témoignages, entretiens, recueil de blagues, bref…. C'est un problème dans ma vie : je fais ce que j'aime faire, souvent en croyant faire chier les cons, et paf, tout le monde trouve ça racoleur… Je suis racoleuse par essence ! C'est un maraboutage !

Maintenant la vague est passée, j'ai fait d'autres choses, et je ne me pose plus de questions, je sens que c'est le moment, et j'ai trouvé la forme qui convient. C'est juste évident, quand on écrit, de se servir de ce qu'on est et de ce qu'on vit : a fortiori d'une expérience aussi forte et particulière que le X. Il faut bien que j'en fasse quelque chose, j'ai toujours eu le sentiment de ne pas avoir " fini ".

-Mille mercis d'avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions !

Merci à vous d'avoir pris le temps de les poser. Et désolée pour les deux semaines de retard, hum, j'étais partie apprivoiser un dromadaire en Tunisie…

 

 Juillet 2004

"Deep Inside - Punish Yourself" Scénario de Coralie Trinh Thi Illustré par Aleksi, Isha, TT-Ro, Denis GRRR et Daniel Balin. éditions K-ïnite, Soleils Diffusion ISBN : 2-915551-02-2 Tirage : 3000 exemplaires 64 pages couleurs [Disponible dans toutes les bonnes librairies...]