A l'occasion de la sortie de son tout premier recueil, Mon dernier thé (ed. du Yunnan), Alyz Tale a accepté de répondre à ces quelques questions. Entretien avec une artiste multiforme et une actrice majeure de la culture gothique en France.

- Vous venez de faire paraître votre premier recueil de nouvelles de fantasy urbaine, Mon dernier thé, aux éditions du Yunnan. Les nouvelles qu'il contient relèvent quasiment toutes de la fantasy urbaine. Un univers de prédilection ?

Oui, on peut dire ça. L'univers féerique m'a toujours fasciné, son ambiguïté, son côté à la fois merveilleux et inquiétant, toujours en clair-obscur, mais il est vrai que pendant longtemps, j'ai eu du mal à imaginer cet univers ailleurs qu'en pleine nature. Lorsque l'on a ingurgité du Brian Froud jusqu'à plus soif, il est difficile de transposer les fées dans un milieu urbain. Bien sûr, certaines lectures ont peu à peu fait évoluer cette vision, Neil Gaiman en tête (" Neverwhere " occupant toujours l'une des meilleures places dans ma bibliothèque), mais de là à écrire moi-même de la fantasy urbaine… Ce n'était pas gagné… Le véritable déclic s'est fait il y a quelques années, lors d'une discussion avec un ami, Neimad (que vous devez probablement connaître pour ses créations, de superbes bijoux). Il avait d'emblée une vision totalement opposée à la mienne sur le sujet, pour lui, les fées avaient élu domicile dans les villes, elles étaient tatouées, piercées, et avaient des cheveux roses ! On était loin de Brian Froud, et moi, je bondissais sur ma chaise… Comme pour appuyer ses dires, Neimad avait entrepris de me montrer toutes les fées qui se cachaient dans l'endroit où nous nous trouvions, à savoir le sous-sol du Kata Bar ! La bière aidant sans doute, nous avons trouvé toute une ribambelle de visages pour le moins étranges incrustés dans les murs du bar ! Il a poursuivi en soutenant qu'il y avait des fées partout dans Paris, qu'il suffisait de savoir les reconnaître et que, d'ailleurs, il songeait à les photographier… C'est à ce moment que j'ai eu le déclic et que la première nouvelle de fantasy urbaine que j'allais écrire a pris forme dans mon esprit. " Le Photographe " est né de cette soirée un peu trop arrosée et allait être ma première nouvelle dans le genre, première d'une longue lignée depuis !

- Dans la poche (un joli morceau de fantasy urbaine que l'on trouve dans la revue Asphodale n°5) met en scène une jeune fille qui traîne dans les rues après avoir séjourné trop longtemps dans un bar, dans Le Plafond blanc (in Emblème La Mort), vous mettez en scène une autre jeune fille, allongée sur un lit d'hôpital après une tentative de suicide et qui fait une bien étrange rencontre. Dans Le Photographe (in Mon Dernier thé), encore, un de vos personnages s'isole presque totalement du Monde pour vivre son rêve. Les ambiances que vous décrivez sont parfois très sombres, et vos personnages souvent "à la dérive", prêts à sombrer. Pour vous, le meilleur moyen de s'approcher de la frontière entre le monde "normal" et celui du rêve ou de l'irrationnel, c'est de passer le sas de la marginalité ?

 

Je comprends que vous puissiez vous poser cette question mais pour moi, mes personnages ne sont pas marginaux, au contraire. Evidemment, tout dépend de ce que l'on entend par " marginalité " et " normalité ", c'est un long débat… Si l'on considère que la normalité se résume au cliché " marié/enfants/chien/pavillon/voiture… " alors oui, mes personnages sont marginaux. Mais je pense qu'aujourd'hui, beaucoup de gens fuient ce cliché et tente de construire leur existence autrement, optent pour un autre mode de vie s'ils le peuvent. On peut les appeler rêveurs, artistes, grands enfants, utopistes, passionnés, … mais cela ne fait pas d'eux des marginaux. Ils ne cherchent pas à fuir la société, à s'en exclure, ils veulent parfois simplement s'échapper d'un quotidien qui n'est pas toujours aussi doux qu'ils le souhaiteraient. Mais pour répondre à votre question, oui, je pense qu'il est plus facile de faire intervenir l'irrationnel, le rêve, lorsque l'on met en scène ce type de personnages. Ce n'est pas vrai pour toutes mes nouvelles, car il est aussi intéressant, voire amusant, d'injecter des éléments du fantastique dans le quotidien d'un personnage très *metro/boulot/dodo*. Mais d'une manière générale, les esprits enclins au rêve font effectivement des personnages idéaux pour ce genre de littérature.

- Dans un autre très joli texte, Elora (in Mon Dernier thé), votre héroïne semble perdre une part de son bonheur lorsqu'elle s'éloigne don ses illusions et de ses rêves. Un peu comme dans La Mort danse encore (in Mon Dernier thé). Selon vous, le bonheur, c'est le rêve avant la vie ? Ou un peu de rêve dans la vie (comme la boulangère de Dans la poche) ? Pensez-vous que le rêve soit une condition sine qua non au bonheur ?

Je ne dirais pas que le rêve passe avant la vie mais, oui, je pense que le rêve est indispensable à la vie, dans mon cas en tout cas. J'ai déjà entendu dire à plusieurs reprises que " l'on devient adulte le jour où l'on renonce à ses rêves ", cette phrase frôle le blasphème à mes oreilles. Vouloir suivre ses rêves, ou tout du moins les conserver, ne pas y renoncer, c'est éviter d'avoir un jour à se regarder dans la glace en se disant " j'ai tout raté, je n'ai rien compris ". Attention, je ne dis pas qu'il faut vivre uniquement pour ses rêves et les réaliser à tout prix, car c'est un jeu dangereux dans lequel on prend le risque d'être déçu, d'être très malheureux au moindre échec. Mais je crois qu'il est absolument nécessaire de garder ses rêves, de les écouter, de tendre vers eux pour pouvoir s'épanouir. Beaucoup de gens ont renoncé à leur Rêve, ils vivent très ancrés dans la réalité, avec un esprit résolument terre-à-terre pour toute arme. Je ne sais pas s'ils sont heureux, et je leur souhaite, mais je ne pourrais pas vivre ainsi.

- Vous êtes également la rédactrice en chef d'Elegy, LE magazine culturel gothique francophone. J'ai lu quelque part que vous faisiez en sorte de séparer votre travail en tant que rédac' chef et votre travail d'écriture. Néanmoins, la culture gothique a-t-elle, en un sens, modelé votre manière d'écrire ? Qu'a apporté la culture gothique, à vous ou à votre plume ?

Généralement, les gens qui écrivent s'inspirent de leur vie, puisent des idées dans leur quotidien, à différents niveaux. Dans la mesure où je travaille pour le magazine Elegy et que c'est un travail à plein temps, que je sors dans les lieux et soirées gothiques et que la plupart de mes amis font partie de ce milieu, il serait fort étonnant que la culture gothique n'ait pas d'influence sur mes écrits ! Cependant, cela se fait de manière plus ou moins inconsciente dans la mesure où je ne cherche pas à écrire spécialement sur cette culture, où je ne me dis pas " tiens, je vais écrire une nouvelle goth ". Je vous parlais tout à l'heure de la conversation qui m'avait donné le déclic pour écrire " Le Photographe ". Certes, cette discussion a eu lieu dans un endroit goth et certes, j'étais avec un ami qui fait partie de ce milieu, mais elle aurait pu avoir lieu ailleurs et avec quelqu'un d'autre. Je ne cherche pas à " écrire goth ", j'écris simplement en m'inspirant de ce qui m'entoure, les idées arrivent sans que je me demande de quel *milieu* elles viennent.

- Votre nouvelle parue dans Asphodale fait allusion au Katabar et à la rue du Chemin Vert, deux lieux mythiques pour tout goth qui se respecte. La culture goth, vous êtes tombée dedans petite ? Comment s'est passé votre premier contact avec ce mouvement ?

Je ne cherche pas à faire absolument évoluer les personnages de mes nouvelles dans des lieux gothiques. J'ai fait référence au Kata Bar, à la rue Fontaine, car c'est un quartier que je connais bien et que c'est un lieu réel, qui se trouve sur un plan de Paris. J'avais besoin de cet aspect concret pour bien marquer le contraste avec les évènements irrationnels qui surviennent ensuite dans la nouvelle. Il en va de même pour le Chemin Vert, je le connais bien et cela n'a rien à voir avec le fait qu'il se trouve à proximité du Père-Lachaise, c'est simplement dans ce quartier que j'ai trouvé un appartement de libre en arrivant à Paris… C'est ce qui est fascinant dans la fantasy urbaine, cette possibilité de faire intervenir des éléments *magiques* dans des lieux tout à fait réels, où n'importe qui peut aller. C'est un peu comme se promener à Londres après avoir lu " Neverwhere ", les lieux vous apparaissent sous un autre jour… C'est ce contraste, cette rencontre réel/irréel que j'aime créer, mais je ne l'envisage pas forcément dans des lieux gothiques, il se trouve que ces lieux font partie de mon quotidien, voilà tout, gothiques ou pas peu importe.

Quant au premier contact avec ce mouvement, il a été musical. Comme c'est le cas pour beaucoup de gens, un ami m'a un jour prêté une cassette lorsque j'étais ado, et il y a eu un déclic. Ce déclic qui fait que tu vas chercher à te renseigner sur le groupe, à te procurer les albums, à savoir s'il existe d'autres groupes dans ce style, etc. Dans mon cas, c'était Dead Can Dance. Ensuite, une fois que tu as le pied dans cette culture, tu n'as jamais fini de fouiner…

- Dans la nouvelle La mort danse encore, à l'instar de celui qui est en partie à l'origine de votre pseudo (Jean-Marc Ligny, dans son roman La Mort peut danser), vous rendez hommage au groupe Dead Can Dance et à sa chanteuse Lisa Gerrard. Dans une autre nouvelle, Louisa, c'est à la musicienne féerique Louisa John Krol que vous dédiez votre histoire. Sont-ce d'avantage les œuvres, ou leurs auteurs qui vous ont inspiré ces nouvelles ?

Les deux. Dans le cas de Lisa Gerrard, je suis fan de Dead Can Dance depuis des années, leur musique m'a accompagnée dans bien des moments, cela fait partie de ces groupes que tu as tellement écoutés que tu as l'impression qu'ils font en quelque sorte partie de ta vie. D'autre part, leur parcours est très intéressant, leur vie (ce que nous en connaissant en tout cas) est passionnante. Je voulais écrire une nouvelle mettant en scène une sirène ou une créature inspirée des sirènes, Lisa Gerrard s'est évidemment imposée…

Quant à Louisa John-Krol, c'est un peu différent. J'aime énormément sa musique et l'onirisme de son univers, c'est tout un monde qui sort de chacun de ses albums. Je suis en contact avec elle depuis quelque temps, grâce à Elegy. Nous échangeons des e-mails et j'ai eu l'occasion de la rencontrer récemment, c'est une personne touchante et charmante, poétique et féerique jusqu'au bout des ongles. La nouvelle " Louisa " est simplement un hommage, un hommage à Louisa John-Krol en tant qu'artiste mais aussi en tant que personne.

Ces deux textes sont pour moi un peu à part, je ne sais pas si j'en écrirais d'autres dans le genre…

- Vos textes dénotent aussi un intérêt certain pour la terre Bretonne (Lavandières, Le Photographe) ou celtique (La Mort danse encore), voire même pour la Terre tout court (Kill Humanity Unit). Pour vous, écologie et féerie sont faites pour aller ensemble ?

Je ne sais pas si écologie rime avec féerie (oui, sans doute, dans la mesure où les fées sont associées aux éléments), mais je sais que l'écologie est quelque chose d'important pour moi. Bien souvent, dans mes nouvelles, les éléments fantastiques ne sont là que pour servir de support à des idées touchant de près ou de loin à l'écologie. Je transforme ces idées en histoires car j'aime écrire et que tu es particulièrement inspiré et motivé lorsque tu traites d'un sujet qui te tient à cœur. Je vous épargnerai le refrain de l'homme qui détruit sa planète à vitesse grand V et s'en fout totalement, mais cela m'exaspère quand même au plus au point.

- Quels sont les auteurs qui vous ont donné envie d'écrire, ceux qui vous servent de " modèle " ?

Il y en a beaucoup. C'est Oscar Wilde, avec ses Contes, qui m'a donné l'envie d'écrire. Sinon Neil Gaiman et Edgar Poe occupent le haut de la liste et j'ai un faible pour John Irving, Amélie Nothomb ou encore Diana Wynne Jones, et bien d'autres…

- A quoi ressemble Alyz Tale lorsqu'elle écrit ? A-t-elle besoin d'un cadre particulier ?

Non, pas de cadre particulier, je peux écrire à peu près n'importe où. En général, une idée germe, idée qui peut venir de n'importe où, comme je le disais tout à l'heure, d'une conversation, d'un tableau, d'un événement, d'une chanson, … de n'importe où. Une fois que l'idée a germé, elle grandit, prend forme, cela prend quelques jours en général, et une fois que l'histoire est construite, que les grandes lignes sont en place dans mon esprit, il faut que ça sorte, il faut l'écrire au plus vite. Donc cela peut être n'importe où. Cela dit, j'ai remarqué que le métro ou le train était très propice à l'écriture, c'est sans doute une question de rythme, comme avec la musique, on écrit plus facilement.

- Vous êtes aussi illustratrice. On a notamment pu voir certaines de vos œuvres aux caves Saint-Sabin, et une expo est prévue début 2004 au bar Les Furieux. Vous avez aussi fait le visuel de votre recueil (en particulier les illustrations qui en accompagnent chacun de textes, à moins que ce ne soit le l'inverse…) et celui de la pochette d'un album de Gor. Qu'est-ce qui, de l'écriture ou de la photo, vous permet de vous exprimer le plus librement ? Existe-t-il des ponts de l'un à l'autre ?

Les deux sont complémentaires. Il y a des choses que j'ai envie d'écrire, d'autres que j'ai envie de suggérer en images. Il y a des écrits (les miens ou d'autres) qui inspirent images et des images qui inspirent des écrits. Je ne saurais pas expliquer ce qui fait que j'ai envie d'écrire plus que d'illustrer ou vice-versa, cela dépend des périodes sans doute, de mon état d'esprit. Quoi qu'il en soit, je me sens libre dans les deux cas. Même dans le cadre d'un appel à textes ou d'une commande d'image, je ne le fais que si cela me plaît, si cela me tient à cœur, donc la question de la liberté de se pose pas.

- Si une citation devait résumer votre vision de l'existence, quelle serait-elle ?

" Faites que le rêve dévore votre vie, afin que la vie ne dévore pas votre rêve ". C'est Saint-Exupéry qui a dit ça, il me semble.

- D'autres projets, à plus ou moins long terme ?

Une expo est prévue au festival de l'Erebe le 18 février prochain à la Locomotive. Plusieurs projets sont en cours, dont un avec Aurélien Police, mais nous verrons. Le mieux est de jeter un œil aux news de mon site internet (http://alyztale.free.fr/), je le mets à jour dès que je peux.

- Bon, pour finir, comme vous deviez vous en douter puisque vous y êtes experte, un petit " portrait chinois ", ça vous tente ?

Si vous étiez…

Une drogue ? La passion
Un animal ? Un chat
Un livre ? Les Contes d'Oscar Wilde
Un morceau de musique ? " Sanvean " de Lisa Gerrard
Un vice ? La passion
Un supplice ? La passion
Une malédiction ? La passion
Un bruit ? Le ronronnement d'un chat
Une matière ? Le velours
Un mot ? Rêve

Février 2004

+ Mon dernier thé +

 

"Une fée dans l'objectif et un fantôme sous le bureau. A moins que ce ne soit une sirène sur la scène et un arbre dans le placard. Peut-être bien un oiseau dans le tableau aussi, voire deux. C'est tout cela, en fait, et un peu plus encore.

Il est coutume dans nos sociétés de se délester de ses rêves en grandissant. Alyz Tale, elle, suit le chemin inverse. Après cinq années d'études très terre à terre de commerce international, elle se tourne vers le monde de la musique en intégrant une maison de disques, puis se retrouve à la rédaction du magazine musical et culturel Elegy et finit par explorer aujourd'hui le monde de l'écriture et de l'image.

" Mon Dernier Thé " est son premier recueil de nouvelles, onze fantaisies urbaines illustrées par elle-même, qui vous emmèneront à la croisée du passé, du présent et du futur, entre fantômes, fées et félins."

Onze illustrations en n&b, 130 pages, Format 105x175

Prix : 8 €

+ Contact éditeur + Les éditions du Yunnan Celia B.P.6 75642 - Paris cedex 10 France E-mail : celiableue@netcourrier.com

 
[LE SITE D'ALYZ TALE]