Sleepy Hollow (1999)

(merci à Elena pour ses précieux documents)

Metteur en scène : Tim Burton
Musique : Danny Elfman
Costumes : Colleen Atwood
Directeur artistique : Rick Henrichs
Édité par : Chris Lebenzon
Directeur de la photographie : 
Emmanuel Lubezki
 
Coproducteur : Kevin Yagher
Producteurs exécutifs : Francis Ford Coppola et Larry Franco
Basé sur une histoire de : Washington Irving
Scénario : Andrew Kevin Waller
Produit par : Scott Rudin et Adam Schroeder
Avec : Johny Depp ; Christina Ricci ; Christopher Walken ; 
Miranda Richardson ; Micheal Gambon ; Casper Van Dien ; Jeffrey Jones ; 
Christopher Lee...

"Sleepy Hollow" est avant tout un livre, un conte d'épouvante classique de la littérature anglo-saxonne. Écrit par Washington Irving, il parait à la fin du 19è siècle.

C'est aussi une véritable bourgade, fondée par une colonie hollandaise, et située dans la vallée de l'Hudson, à quelques kilomètres de New York. Une région qui inspira Lovecraft, mais également Stephen King.

Sleepy Hollow a déjà était adapté au cinéma en 1949, par les studios Disney : "The Adventures of Ichabod and Mr. Toad". Il s'agissait d'un long métrage reposant en grande partie sur l'humour noir, détournant quelque peu les personnages, pour faire d’Ichabod Crane un individu grotesque et du cavalier sans tête un personnage à la fois pathétique et attachant.

Même si Sleepy Hollow est un film de commande, auquel Burton donne naissance car il "devait" un film à sa boîte de production, il n'en est pas moins qu'il s'agit d'un véritable petit bijou d'horreur gothique, hommage aux productions de la Hammer. Sleepy Hollow retourne aux racines d'un genre que des relectures telles que l'"Entretient avec un Vampire" de Neil Jordan ou le "Bram Stoker's Dracula" de Coppola ont remis au goût du jour. Burton s'inscrit totalement dans un genre, dont il utilise les codes et les effets sans toutefois vraiment à chercher à les détourner.

Car, et c'est certainement ce qui le distingue avant toute chose, Burton est un fan. Fan de cinéma, fan d'horreur, et fan des productions de la Hammer Film, une petite société britannique qui, dans les années soixante-dix, produisit, parfois à un rythme quasi industriel, plusieurs dizaines de longs métrages fantastiques.

 

Leur scénarios, puisant aux sources littéraires du genre, renouvelaient les thèmes exploités par l'Universal dans les années trente. Inspirés des oeuvres majeures du romantisme noir anglais, ces films inventèrent l'horreur gothique au cinéma, exploitant le filon jusqu'à l'épuiser complètement. Demeurées dans la mémoire de tout les fantasticophiles, les séries Frankenstein et Dracula consacrèrent leur initiateur, le réalisateur Terence Fisher, aussi bien qu'un duo d'acteurs remarquables, Christopher Lee, meilleur incarnation du comte vampire à l'écran, et Peter Cushing, baron Frankenstein et Pr. Van Helsing inoubliable.

La Hammer, plus qu'une firme indépendante, était avant tout une petite entreprise familiale dans laquelle techniciens et acteurs se connaissaient et se retrouvaient d'un film à l'autre. Les décors et les costumes variant peu eux aussi, l'ensemble possédait un style pseudo-victorien caractéristique, à l’époque abondamment copié. C'est ce cachet, reconnaissable entre tous, que Burton réussit si bien à reproduire dans Sleepy Hollow, parce qu'il sait qu'un genre si codifié en fonctionne que sur le mode de la mosaïque. Il s'approprie les codes de l'horreur gothique façon Hammer : sang vermillon et décolletés vertigineux compris. A ceci près, cependant, qu'il bénéficie avec Sleepy Hollow d'un budget de série A quand la firme britannique, elle, enchaînait les séries B fauchées. Décors, costumes et accessoires, tous magnifiques, servent une reconstitution plus fantastique qu'historique. Village sinistre, manoir mystérieux, cimetière aux pierres tombales de guingois, ruines romantiques, ciel plombé, forêt aux arbres torturés...

La distribution, excellente, surjoue légèrement, renouant ainsi avec la théâtralité et l'emphase propres à la Hammer. Christina Ricci incarne l'archétype de l'héroïne gothique, une belle jeune fille pure de coeur et vierge de corps, forcément blonde, forcément vêtue de blanc. Ichabod Crane, jeune homme délicat, phobique, rêveur et discret, s'écarte quand à lui des stéréotypes. Signalons de plus la présence de deux vétérans de la Hammer : Christopher Lee (lors d'une courte apparition en forme de clin d'oeil), et Michael Gough (ici dans le rôle du notaire Hardenbrook, mais aussi remarquable pour son rôle de majordome, dans Batman). Quand au scénario, assez librement adapté d'un conte folklorique de Washington Irving, pionnier les lettre américaines, on le doit à Andrew Kevin Walter, qui débuta en signant celui de Seven. Ici, en revanche, l'intrigue, cousue de fil blanc, sert surtout de prétexte à la construction de scènes horrifiques et d'ambiances soignées, ce qui demeure finalement la principale ambition du genre.

Ensuite l'absence de château, élément habituellement central mais difficilement exploitable dans le contexte d'un pays dépourvu d'histoire médiévale, est ici remplacé par un arbre gigantesque.

La version de Burton fut presque entièrement tournée en Angleterre. Assisté d'Emmanuel Lubeski (directeur de la photographie), Rick Heinrichs (designer) et Collen Atwood (costume designer), il encouragea son équipe à visionner des films tels que le "Black Sunday" de Mario Bava, le "Fearless Vampire Killers" de R. Polanski et les films d'horreur de la Hammer.

"Ils sont beaux, tous ces films. Il ont vraiment un côté artistique qui leur est propre, et c'est mon type de films favori". (Burton).

La totalité du village de Sleepy Hollow fut reconstitué en studio. Sur une suggestion du producteur Scott Rudin, l'équipe de tournage fut transportée à Londres, où la combinaison de studios disponibles et d'artisans était la meilleure, permettant à Burton de créer un univers singulier, refermé sur lui même. Mais cela permit aussi de réunir Burton, Heinrich, et un grand nombre de collaborateurs londoniens ayant travaillé sur "Batman" (en particulier le directeur artistique Les Tomkins et le superviseur des constructions Terry Apscy).

Le film a nécessité la construction d'une cinquantaine de décors complets, majoritairement construits à la main, desquels émane une sorte de "naturalisme stylisé" (selon Tomkins), grâce à une utilisation combinée des décors et d'arrière plan peints, mêlés à une vieille technique de mise en perspective, conférant grande théâtralité à l'ensemble.

Le plus gros du tournage débuta en Angleterre le 20 novembre 1998, dans les studios de Leavesden, où le designer en chef Heinrichs et son équipe avaient construit le gigantesque et majestueux manoir des Van Tassel. Le cast entier (plus de 75 figurants vêtus de costumes d'époque) passa plusieurs semaines dans ce studio avant de se déplacer aux studios Shepperton ou l’impressionnante forêt avait été construite. "Cela devait avoir un grand impact visuel. Un endroit dans lequel l'enfant en vous aurait peur de s'aventurer", explique Heinrichs. Les arbres, hauts de 30 pieds, sont en fibre de verre et en acier et ont été réalisés à partir de moulages de chênes existant dans le parc de Windsor. La pièce maîtresse de cette foret est l'imposant "Arbre des Morts". Ses branches sont nouées et emmêlées "comme l'agonie prise dans une sculpture de bois" (Heinrichs). C'est la tanière du cavalier sans tête, un portail entre ce monde et celui des ombres. La structure a été sculptée à partir de polyéthylène, puis texturée avec des couches de véritable écorce, mousses et branches.

Mais le décors le plus élaboré et le plus ambitieux et le village de Sleepy Hollow lui même, construit sur les 20 acres d'une propriété privée anglaise (Hambleden Estate, dans la Lime Tree Valley), à une heure de voiture au nord de Londres. Quand Burton et son équipe ont visité cet endroit pour la première fois, le site ressemblait à une simple prairie boueuse, un havre entouré d'une myriade d'arbres.

Une équipe de 80 ouvriers, ingénieurs, peintres, modeleurs et artisans travaillèrent pendant des mois pour finir les 12 structures, certaines avec des détails aussi bien intérieurs qu'extérieurs. La collection de bâtiments construits, qu'Heinrichs qualifie d'"expressionnisme colonial", inclut un pont de bois couvert, une église, un magasin, le bureau du docteur, une taverne, un forgeron, un notaire, une banque, un moulin et plusieurs résidences. Un des défis pour les designers était le temps : pendants qu'une pluie lourde envoyait des torrents d'eau à travers le centre de la ville, mettant les outils, les équipements et les travailleurs dans une boue qui leurs montait jusqu'aux genoux. L'équipe dut construire des routes et même mettre en place un plan de drainage.

Sleepy Hollow est un film qui, s'il a demandé les gros moyens d'une production hollywoodienne, n'en a pas pour autant perdu tout le charme propre au genre. Un genre qui, s'il le respecte, ne s'y noie jamais.

Sleepy Hollow, vu par Tim Burton

"Sleepy Hollow est un de ces films qui m'ont tourné autour de la tête depuis quelque temps. Comme beaucoup de gens, j'ai pris connaissance de l'histoire du cavalier sans tête principalement d'après le dessin animé de Disney. Dans la nouvelle originale d’Irving Washington, "La Légende de Sleepy Hollow", il décrit les mouvements et les sons du cavalier qui inspire de la peur comme "des simple terreurs de la nuit, des fantômes de l'esprit qui marchent dans l'obscurité". Quand j'ai relu l'histoire, beaucoup d'éléments sont venus ensemble : le style gothique, l'ambiance de mystère, et la somnolence de la ville elle-même. Sleepy Hollow est une communauté tout à fait typique de fermiers américains, mais il y a quelque chose d'un peu à part. C'est presque comme si les résidents étaient pris dans un rêve, complètement enveloppés dans le folklore. Peu importe la manière dont vous interprétez l'histoire, c'est un des quelques vrais contes d'horreurs américains. Je voulais faire un film qui soit respectueux de l'ambiance originale mais aussi qui prenne des éléments visuels des classiques films d'horreurs Hammer des années 50 et 60. Le résultat est un film qui combine les aspects américains distincts d'un conte classique, mais présenté avec des éléments de la tradition des films d'horreur britanniques.

Ce que j'aime dans le scénario d'Andrew Kevin Walker, c'est qu'il honore l'histoire originale, mais la met dans un nouveau territoire. J'ai aussi beaucoup aimé la manière dont le script réinvente l'icône américaine d'Icahob Crane dans un toute nouvelle lumière. Dans notre version, il est un agent de la police de New York plutôt qu'un maître d'école. Ceci nous donne de toutes nouvelles voies à explorer tout en retenant sa nature "bouquineuse". Comme personnage et comme officier de police, Icahob est à la fois en retard et en avance sur son temps, et ce sont ces aspects contradictoires de son caractère qui sont drôles et intéressants. L'histoire met en conflit une image iconique -Icahob- contre une autre, celle du cavalier sans tête. Je ne sais pas trop quelle en est la puissance, mais il y a une raison au fait que les gens se souviennent toujours du cavalier sans tête; il est une grande figure de la littérature et de la mythologie américaines. Une des images originelles dans mon esprit était un personnage qui vivait dans sa tête contre un personnage sans tête. J'ai toujours cru que c'était merveilleux symboliquement parlant -la dichotomie de la pensée rationnelle et de la science, au moins comme les voit Icahob, contre l'autre réalité du cavalier sans tête, le vampire, l’inexplicable vilain. Est-il humain ou fantôme; est-il réel ou imaginaire ?

C'est toujours un grand défi de marcher sur cette ligne entre la réalité et la fantaisie. Mes remerciements spéciaux vont à l'exceptionnelle équipe de l'artiste conceptuel Rick Heinrichs, la costumière Colleen Atwood, le directeur de la photographie Emmanuel Lubezki, et le compositeur Danny Elfman. Eux et d'autres moins importants ont aidé à donner un nouveau souffle au cavalier sans tête et la ville de Sleepy Hollow..."

Tim Burton

La critique

"Depp, Burton, acte 3, action. Cette adition serait-elle une formule magique ? Peut être, mais toujours est-il que le résultat, ici est impressionnant. Tim Burton a pour habitude de faire des chefs d'œuvre avec ce qu'on lui donne, car Sleepy Hollow est un bien un film de commande, un film que Burton ne pouvait refuser car il "devait" un film à sa boîte de production. Mais après tout qu'importe, si tous les films a but clairement lucratif comme celui là était de ce calibre, on irait sûrement plus souvent dans les salles obscures.

Ce qui fait la force de ce film est le fait que tous les éléments s'emboîtent parfaitement ensemble. En effet, le jeu des acteurs, la photo, la mise en scène la musique, le scénario tout cela se met en mouvement pour que le film soit un vrai régal visuel et sonore. Le film alterne humour, romantisme et horreur avec tant de brio que cela en devient jubilatoire. Mais il est vrai que l'intrigue policière aurait pu être plus poussée, elle laisse place a des scènes d'actions dont la mise en scène n'est pas sans rappeler celle de Batman.

Que dire de Depp, qui fait de ce Ichabod un inspecteur à la fois pathétique et héroïque ? Que dire de Walken, qui n'a même plus besoin de parler pour être terrifiant ? Mais surtout, que dire de la mise en scène, des décors, de la photo qui transporte le spectateur dans un autre monde ? Et bien, je pense que cela se passe de commentaire, et qu'il ne reste plus qu'a admirer le travail de la B.O. qui souligne parfaitement les passages importants de ce long métrage qui restera dans les mémoires de tous les cinéphiles".

Mad Movies n°123 - Cédric Delelée

 

"Il est des films qu'on contemple comme dans un rêve éveillé. Des images qui hantent vos songes et qui donnent la sensation qu'une porte a été ouverte sur un imaginaire obsédant. Des films dans lesquels on se jette à corps perdu pour effectuer un voyage dont on ne reviendra peut-être pas. Sleepy Hollow est de ceux-là.

(...) Tim Burton excelle à décrire les habitants de cette bourgade perdue dans les bois : derrière une apparente normalité se cachent de terribles secrets dans lesquels tout le monde se retrouve impliqué. A cet égard, Sleepy Hollow ressemble à un Twin Peaks, version Hammer matiné de Mario Bava. En amoureux fou du fantastique, Burton offre à nos yeux écarquillés de véritables toiles de maîtres gothiques, qui évoquent aussi bien Terence Fisher et Le Masque du Démon que les gravures de Gustave Doré ou la peinture préraphaélite. Visuellement, Sleepy Hollow est d'une beauté stupéfiante. C'est bien simple : on n'a jamais vu ça sur un écran de cinéma (...) Entre cauchemar et conte de fée, transcendé par la partition incandescente de Danny Elfman et offrant à Christopher Walken un personnage certes bref mais inoubliable, Sleepy Hollow est tout simplement un chef-d'oeuvre."

Impact n°83 - Didier Allouch  

 

 Retrouvez sur Oscurantis le texte intégral du roman de Washington Irving : The Legend of Sleepy Hollow