Xavier Forneret

... par André Breton

  

(merci à Christophe Giudicelli)

Ce texte est extrait de l'Anthologie de L'Humour Noir, J.J. Pauvert éditeur. Il est premièrement paru dans la revue Minotaure, n°10, en 1937.

Xavier FORNERET, ou l'Homme noir, ou l'Inconnu du Romantisme. " Pour les Annales littéraires de la partie présente du dix-neuvième siècle, dit-il en 1840, il y aura un livre rempli d'une infinité de noms (excepté le mien) dont vous connaissez les principaux. N'oublions pas la couverture, on y verra et moitié de l'Académie et Scribe. Vous savez que la couverture d'un livre qu'on relie ne se conserve pas. " On ignorait, en effet, tout de cette personnalité passionnante à plus d'un titre sans l'article que, dans le Figaro, lui a consacré naguère Charles Monselet et dont les extraits ont été recueillis dans le catalogue de vente de ce dernier (Catalogue détaillé, raisonné et anecdotique d'un Homme de lettres bien connu).

Cet article est, d'ailleurs, de nature à exciter notre curiosité plutôt qu'à l'assouvir. Nous n'hésitons pas à soutenir qu'il y a un cas Forneret dont l'énigme persistante justifierait aujourd'hui des recherches patientes et systématiques : d'où vient que l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages aussi singuliers soit passé presque complètement inaperçu ; comment s'explique l'extrême inégalité de sa production, où la trouvaille la plus authentique voisine avec la pire redite, où le sublime le dispute au niais, l'originalité constante de l'expression ne laissant pas de découvrir fréquemment l'indigence de la pensée ; qui fut cet homme dont tout le comportement extérieur semble avoir eu pour objet d'attirer l'attention de la foule, que sa manière d'écrire ne pouvait manquer de lui aliéner, cet homme assez orgueilleux pour faire passer dans les journaux cette annonce d'un de ses livres : " Le nouvel ouvrage de M. Xavier Forneret n'est livré qu'aux personnes qui envoient leur nom à l'imprimeur, M. Duverger, rue de Verneuil, et après examen de leur demande par l'auteur " et assez humble pour, à la fin de plusieurs de ses ouvrages s'excuser de son incapacité et solliciter l'indulgence du public ? A divers égards cette attitude n'est pas sans présenter des analogies frappantes avec celle qu'adoptera plus tard Raymond Roussel. Le style de Forneret est, par ailleurs, de ceux qui font pressentir Lautréamont comme son répertoire d'images audacieuses et toutes neuves annonce déjà Saint-Pol.Roux. Un poème comme " Jeux de Mère et d'Enfant ", dans Vapeurs ni vers ni prose, anticipe avec une naïveté déconcertante sur l'illustration clinique des théories psychanalytiques d'aujourd'hui.

" Dijon, écrivait Monselet, se souvient encore de la première représentation de l'Homme Noir, drame en cinq actes et en prose. C'était en 1834 ou 1835. L'auteur était un Bourguignon, jeune homme riche, mais dont les habitudes en dehors de la vie bourgeoise et provinciale avaient le privilège d'exciter la défiance de ses compatriotes. D'abord, il ne s'habillait pas comme eux, premier grief. - Il aimait le velours, les manteaux, il portait un chapeau d'une forme particulière et une canne blanche et noire. On racontait de lui des choses étranges : qu'il habitait une tour gothique où il jouait du violon toute la nuit. Pour ces causes et pour d'autres, les Dijonnais se tenaient sur leur garde vis-à-vis de M. Xavier Forneret ; aussi leur curiosité fut-elle vivement mise en éveil par l'annonce de " l'Homme Noir. " M. Xavier Forneret avait fait la dépense ; la veille de la représentation des hallebardiers, des hérauts en costume du Moyen-Age se promenèrent par les rues, agitant des bannières où s'étalait le titre de la pièce. On pouvait donc compter sinon sur un succès du moins sur une recette.

" La salle de spectacle fut comble, en effet, mais l'Homme Noir ne réussit point ; nous croyons même qu'on n'alla pas jusqu'au dénouement ; il y eut brouhaha, cabale. M. Xavier Forneret fit imprimer son drame sous une couverture symbolique : des lettres blanches sur fond noir. Il fit mieux, il adopta le surnom de l'Homme Noir, et il signa ainsi plusieurs volumes. En même temps, il se réfugiait plus que jamais dans une existence exceptionnelle. Cette personnalité tranchée, quoique sans angles blessants, a agacé pendant près de vingt ans les habitants de Dijon et ceux de Beaune. Les gazettes locales ne purent résister à l'envie de s'égayer sur son compte, il devint l'original de la contrée, on essaya d'interpréter son isolement ; il y eut maintes fois procès et scandales. M. Xavier Forneret tint bon continuellement.

Mention faite des excentricités diverses par lesquelles se signale la présentation de ses ouvrages (impression en très gros caractères, usage immodéré du blanc : deux ou trois lignes à la page, ou le texte seulement au recto, le mot " fin " n'interrompant pas nécessairement le cours du livre, qui peut se poursuivre par une " après-fin ", insertion, parmi d'autres, d'un poème exceptionnellement tiré en rouge, intitulation très spéciale (au demeurant presque toujours des plus heureuses), Monselet note finalement : " On est certain, de la sorte, de tomber sur un écrivain humoriste " et il ajoute: " mais là est le danger plutôt que l'appât. La France n'a jamais manqué d'écrivains humoristes mais ils y sont moins appréciés que partout ailleurs... On a beaucoup parlé des hardiesses de Petrus Borel, le lycanthrope, et des divagations de Lassailly ; elles sont toutes dépassées par M. Xavier Forneret. " Monselet, plus courageux que toute la critique de ces cent dernières années, ne craint pas d'admirer chez Forneret ce qui est admirable : " Temps perdu ". - nous-mêmes souscrivons formellement à cette opinion - renferme un chef-d'œuvre ; c'est " Le Diamant de l'Herbe ", un récit qui n'a pas plus de vingt pages. L'Etrange, le mystérieux, le doux, le terrible, ne se sont jamais mariés sous une plume avec une telle intensité. " Son auteur sous-estime donc ses moyens quand il déclare: " Tout est senti chez moi, sans jamais bien en sortir. " Tout porte à croire que Monselet a vu juste et que la postérité s'associera à son jugement : " M. Xavier Forneret s'exagère sa faiblesse ; il vaut mieux, dans ses efforts et dans ses aspirations enfiévrées, que cent écrivains dans leur stupide et sereine abondance. Il y a une nature en lui. Sous la pioche du critique qui le frappe, ce terrain inexploré laisse parfois briller un filon de pur métal. "

portrait de Xavier Forneret dessiné par Souzouki, pour la revue Bizarre de Jean-jacques Pauvert (1956)
Observons qu'on tenterait en vain de desservir l'auteur de Sans titre en alléguant qu'il était plus ou moins inconscient ou irresponsable des échos qu'il éveille à la lecture impartiale et attentive, lui qui a placé son livre sous l'invocation de cette phrase de Paracelse : " Souvent il n'y a rien dessus, tout est dessous, cherchez. "

André BRETON

 

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