Eclipse

par Franck Guilbert

 

Quand, d'aventure, certains s'éveillaient au beau milieu de leur sommeil, ils prétendaient les entendre. Ce n'était, disaient-ils, que des murmures indistincts, des bruits étranges sur le gravier des allées, parfois des cris ou des éclats de voix. Mais personne ne mettait la tête au dehors. L'esprit enseveli par la peur et l'angoisse, mes voisins préféraient replonger aussitôt dans leur repos bienfaiteur.

Moi, je croyais à des légendes, des mythes destinés à alimenter les conversations que nous échangions à l'ombre de nos logements. Les plus anciens semblaient y croire avec une conviction enracinée dans le terreau fertile des certitudes nées de leur grand âge. Je m'amusais de leur crédulité. Aucun spectre ne venait jamais troubler mon sommeil. Comment aurais-je pu trouver la moindre poussière de vérité dans ces histoires à dormir debout ?

Il fallut qu'un jour m'apportât la preuve de leur existence.

Je m'étais évadé de mon repos ; une atmosphère calme et ténébreuse régnait et semblait propice à mon réveil. Je me suis levé dans la pénombre de ma couche puis, comme d'habitude, j'ai traversé la dalle de marbre qui me protégeait.

Ils étaient là.

Jamais je n'ai ressenti une telle frayeur. Ils se tenaient devant moi, leurs visages de grès mou tournés vers le ciel. J'étais terrorisé, mes gestes se sont figés. Je crois qu'ils ne m'ont pas aperçu. Leurs yeux, semblables à des agathes animées, contemplaient l'astre que j'aime admirer lors de mes rares moments d'éveil. Mais la lune avait revêtu un étrange manteau noir. Quand un éblouissant éclat a jailli le long de son contour de ténèbres, j'ai enfin trouvé la force de retourner dans mon cercueil. Mais jamais je n'oublierai ces images terrifiantes. Les êtres humains sont vraiment trop répugnants.