Bram Stoker's Dracula

Remarques et pistes de lecture...

  

Le Dracula de Bram Stoker est un de ces romans qui n'en finissent pas de laisser derrière eux d'innombrables pistes de lecture, offrant au lecteur attentif et intéressé la très rare impression de redécouvrir le roman à chaque nouvelle lecture. Les exégètes de ce chef d'oeuvre de la littérature du XXème siècle ont émis nombre de suppositions étonnantes et d'hypothèses qui ne cessent d'accroitre l'interêt déjà énorme de cette histoire. Voici quelques-unes de ces pistes...

Quelques sources d’inspiration de Stoker... La cas Quincey P. Morris


Quelques sources d’inspiration de Stoker...

CARMILLA

Stoker fréquentait les salons mondains dans lesquels se plaisaient les gens de bonne famille de l'époque. C'est dans un de ces salons qu'un beau soir, "Carmilla", de Joseph Sheridan le Fanu, fut lue à Stoker, par Mrs Wilde elle même. Ce magnifique texte, relatant l'histoire sensuelle d'une femme vampire, influencera Stoker au point que celui-ci fera apparaître sa tombe, vingt six ans plus tard, par l'entremise du tombeau colossal d'une comtesse vampire, dans le premier chapitre de sa première version de Dracula. Son éditeur, n'appréciant guerre cette référence à une oeuvre aussi sulfureuse (traiter de l’homosexualité féminine, dans la prude Angleterre victorienne, n’était pas sans provoquer quelques esclandres), lui fera supprimer ce passage. Néanmoins, Stoker, loin de jeter ce passage le réutilisera ultérieurement dans la courte nouvelle de Stoker, L'Invité de Dracula (Dracula's Guest).

LA GOLDEN DAWN

Dracula, comme la plupart des romans gothiques, est un livre volontairement axé vers les images et les symboles archétypaux. Comme les grands romans gothiques, c’est un livre de mythe, un livre qui, par son emploi insistant des métaphores et par sa signification profonde, reflète certaines vérités de l’esprit humain. [...] La plupart des romans gothiques se terminent bien, et Dracula ne fait pas exception. [...] Le bonheur, dans le dénouement, vient du fait que tout finit dans la connaissance - ainsi, le happy end de Dracula, de la Quête du Mat, dans les tarots, ou de toute l’histoire dans laquelle le Quêteur finit par rentrer chez lui”. (Thomas Ray Thornburg, “The Quester and the Castle”)

 

La curiosité naturelle de Stoker le porte à s’intéresser à des domaines aussi divers qu’étranges, et c’est ainsi qu’il finira par nouer des liens avec la très influente société secrète The Golden Dawn in the Outer (La Porte de l’Aurore Dorée). Cette société secrète, crée en 1887 par Woodman et Wescott, est dirigée par un mage, Samuel Mathers, et se veut une société ésotérique et magique dont le but est “d’entrer en contact avec les Grands Supérieurs Inconnus” par le moyen de la pratique de la magie, de l’astrologie, et aussi en se référant aux textes sacrés du Grand Livre des Morts égyptien. Stoker n’est pas “partie prenante” dans la secte, mais néanmoins s’y affilie (et ne restera au premier stade de la hiérarchie, celui de simple initié), car celle-ci va lui permettre de rencontrer des personnalités importantes de l’époque, artistes, écrivains, savants et même hommes politiques. Ainsi se côtoient, au grès de rencontres dans les temples de la secte (qui en compte dans plusieurs pays outre l’Angleterre), Maud Gonne (actrice célèbre et nationaliste irlandaise), Constance Wilde (la femme d’Oscar), William Peck (astronome), Moïra Bergson (soeur du philosophe et épouse du mage Mathers), et de nombreux écrivains, familiers du monde des ténèbres comme Arthur Machen, Algernon Blackwood, Sax Rohmer, H. Rider Haggard, ou encore le futur prix nobel, William Butler Yeats. Certains ont voulu voir dans Dracula un message réservé aux initiés. Bram Stoker aurait affirmé que ce personnage lui avait été inspiré par un cauchemar à la suite d’une indigestion. Les critiques ne purent admettre une explication aussi simple, mais ils n’acceptèrent pas davantage que Dracula soit simplement le fruit de rencontres, d’influences littéraires et de souvenirs. Cette approche du monde de l’occulte ne sera pas sans effet sur l’oeuvre littéraire de Stoker. En effet, après avoir publié plusieurs nouvelles dans divers magazines, il commence à songer à ‘écriture d’un grand roman fantastique. La rencontre avec l’orientaliste Arminius Vambery sera déterminante : c’est ce dernier qui lui fera découvrir les légendes des pays de l’est, et notamment celles relatives aux vampires. Cette idée séduisit Stoker. Nous connaissons la suite...


La cas Quincey P. Morris

Ce personnage texan du roman de Stoker pose un grand nombre de problèmes parmi la distribution masculine. L’auteur le peint par petite touches, quasi invisibles, si bien que nous savons que peu de chose de lui. Il n’accomplit rien de bien remarquable dans l’intrigue entière - à tout le moins jusqu’aux dernières lignes. Là, il meurt, offrant sa vie pendant l’assaut victorieux contre Dracula.

La mort de Morris représente un grand mystère. Pourquoi lui ? Il constitue le personnage le plus inutile du roman : il ne subit pas le baiser du vampire et n’intervient quasiment pas. Il serait très possible de le supprimer sans affaiblir l’histoire - certaines versions cinématographiques fusionnent d’ailleurs Morris et Holmwood. On pourrait croire que le rôle de Morris consiste, sans plus, à former un triangle avec Seward et Holmwood, trois amoureux d’une même demoiselle, et à former, de la sorte, une symétrie aux trois maîtresses vampires de Dracula. Pourtant, ce non-personnage plonge non seulement son couteau dans le coeur de Dracula, mais il est aussi le seul poursuivant à perdre la vie. C’est lui aussi qui donne son prénom au fils des Harker - Quincey Harker. Morris gagne donc une immortalité par personne interposée et, par conséquent, un rôle de premier plan dans la fin étonnante du roman.

Le problème est de découvrir les intention de Stoker. Il nous décrit ce personnage comme un purstéréotype, le parfait petit gars d’Amérique, désinvolte, bouillonnant de bonne humeur, millionnaire texan vulgaire et effronté, porteur de fusil, apportant le muscle pour compléter l’esprit dont les européens ont le monopole. Stoker nous décrit Morris comme un grand voyageur, ayant connu d’innombrables aventures. Il en devient, dans un certain sens, l’homme le plus fascinant, le plus romantique du groupe, puisqu’il est le seul à mourir alors qu’il est aussi le seul à ne nourrir aucune rancoeur contre Dracula.

Les exégètes du roman de Stoker ont émis une hypothèse étonnante sur ce personnage des plus secondaires. Tout d’abord, il paraît étrange que Stoker ait réservé à un personnage semblant aussi plat que Morris une place si importante dans les dernières pages de Dracula. Et il s’avère que cette incongruité devient congrue si l’on accepte que Morris soit de mèche avec le comte...

Examinons ce que nous apprenons de ce personnage exécute au cour du récit : Lucy écrit de lui : “C’est un gentil garçon, un américain du Texas, si jeune, si innocent qu’il paraît impossible qu’il ait déjà visité tant de lieux, vécu tant d’aventures”. Quels lieux ? Quelles aventures ? Que fait au juste Mr. Morris ? Où vit-il ? Nul ne le sait. Mais nul n’éprouve le moindre soupçon. Aucun soupçon quand Lucy meurt (et se transforme en vampire) immédiatement après avoir reçu le sang de Morris. Aucun soupçon quand Morris, peu après, parle de sa jument qu’à saignée, dans la pampa, “une de ces énormes chauves-souris qu’ils appellent vampire”. C’est la première fois que l’on mentionne le mot “vampire” dans le roman, mais personne ne réagit. Pas plus de réaction, quelques lignes plus bas, quand Morris “s’approcha de moi et demanda, tout bas mais avec une certaine violence : -Qu’est-ce qui a fait sortir ce sang ?” Le docteur Seward se contente de hocher la tête : il n’en a pas la moindre idée. Morris se veut rassurant et promet son aide. Aucun soupçon non plus quand Morris s’éloigne des autres pour tirer sur une grande chauve-souris qui, appuyée sur le rebord de la fenêtre, écoutait tous les préparatifs de la chasse au vampire - il rate sa cible, bien entendu. Aucun soupçon non plus lorsque Dracula pénètre dans la maison, que Morris se cache derrière un if, perd le comte de vue et invite les autres à abandonner la chasse jusqu’au lendemain. C’est Morris qui fait en sorte que Mina sorte du cercle des chasseurs de vampire afin qu’elle reste seule, pour que le comte lui rende visite plus facilement. C’est Morris qui découvre (appelle ?) les rats de la chapelle. C’est Morris qui aide à Dracula à séduire la femme de Harker, en faisant perdre du temps à Van Helsing, dans le chapitre XXI, en lui posant par deux fois une question parfaitement inutile. Dans la chasse finale, Morris se trouve toujours en excellente position pour donner de fausses directions aux autres et aider le comte. Reinfield mortellement blessé et abandonné par Seward, c’est Morris qui le voit en dernier et annonce la nouvelle de sa mort. Enfin, quand Dracula est quasi acculé dans une maison de Piccadilly, Morris doit surveiller une fenêtre pour que le comte ne puisse s’échapper. Or Dracula réussit à fuit. Par où ? Par cette même fenêtre, bien entendu ! Voilà ce qu’accomplit Morris dans Dracula. Sa présence serait tout à fait superflue si, contrairement aux autres, il ne se caractérisait pas par cette mystérieuse connivence avec le monde des vampires. Aussi longtemps que Dracula garde l’avantage, Morris agit comme un complice. Quand les choses se gâtent, il devient le pire ennemis du comte. Et lorsque meurt Morris, la menace disparaît, toute l’Angleterre rend hommage au texan : “Et, à notre immense peine, il mourut, souriant, silencieux, en homme noble et courageux”. Il s’agit là de la dernière phrase du roman. Il devient alors parfaitement clair que ce n’est pas la mort du comte qui constitue la vraie fin, mais bien celle du milliardaire américain.

Il est donc malaisé de comprendre avec certitude les intention primitives de Stoker. Ses notes laissent des indices. Dans les premières ébauches du roman, le texan (dont le nom change à plusieurs reprises) va et vient sans arrêt. Un moment donné, Seward est censé recevoir deux visiteurs en même temps : le comte et le texan. Les chapitres trois et quatre du troisième livre devaient décrire une expédition en Transylvanie que le texan aurait accomplie seul, sur sa propre demande. Encore que Stoker ait biffé ces épisodes. Une question demeure : pourquoi l’auteur voulait-il que Morris aille en Transylvanie, et que lui serait-il arrivé là-bas ?