Dracula (1992)

Film de Francis Ford Coppola - 2h10 - USA Avec : Gary Oldman (Dracula), Winona Ryder (Mina Murray/Elisabeta ), Anthony Hopkins (Prof. Abraham Van Helsing/Chesare), Keanu Reeves (Jonathan Harker) Scénario : James V. Hart, d'après le roman éponyme de Bram Stoker Photo : Michael Ballhaus Musique : Wojciech Kilar

Film ayant remporté 3 Academy Awards en 1992

 L'interprétation de Francis Ford Coppola reste sans doute une des meilleures et des plus fidèles du livre de Bram Stoker, par la forme comme par le fond. Le titre original du film : "Bram Stoker's Dracula", manifeste le souhait du réalisateur d'être le plus fidèle possible au roman. En s'attaquant à l'oeuvre de Stoker, Coppola, le "faiseur de mythes", s'est attaqué à un mythe déjà existant, aux caractéristiques littéralement archétypiques, profondément ancré dans l'inconscient collectif. Coppola retourne aux sources du mythe, reprend les éléments de la romance gothique, pour en faire un chef d'oeuvre moderne. Il s'agit donc pour le cinéaste de procéder à une re-constitution de son sujet, soutenu par le scénario de Jim Hart (auteur du sinistrissime "Hook" de Spielberg) dont le script respecte tous les grands chapitres de l'histoire.

Il restitue des épisodes autrefois négligés, n'oublie aucune scène et réintroduit chaque personnage créé par Stoker, alors que, pour des raisons sans doute légitimes de concision et d'efficacité (parfois judiciaires), les versions de Murnau ("Nosferatu", 1922), Browning ("Dracula", 1931), Fisher ("Dracula", 1958) Badham ("Dracula", 1979) et Herzog ("Nosferatu", 1978) pour citer les plus connues, supprimaient certains protagonistes, certaines séquences ou les modifiaient, lorsqu'elles ne les faisaient pas tout bonnement fusionner.

Ce respect de l'oeuvre originale n'est pas le seul aspect remarquable de ce film. Ce qui en fait un véritable chef d'oeuvre, un vivant tableau à la gloire du mythe de Stoker, c'est sa beauté visuelle. Le travail de Coppola sur les mouvements de caméra, sur les couleurs, la lumière (aidé par son chef-op' Michael Ballhaus, collaborateur de Fassbinder puis de Scorsese), les effets de superposition (qui rappellent Greenaway ou von Trier), sur l'aspect visuel général du film qui - seul - procède à la restitution de la structure narrative d'origine (patchwork d'extraits de journaux intimes, de coupures de presse, de lettres etc.).

Un gros travail artistique sur un plan esthètique, ocillant entre le gothique originel du roman de Stoker (avec une prédominence de bleu nuit dans les images) et le baroque méditéranéen (vivacités des couleurs, chatoiement des costumes, rouge sang en particulier). Même si l'histoire reste une histoire d'amour, Coppola oriente la romance gothique de Stoker vers un plan assez orienté sur le rythme, l'action et le visuel (utilisation des jeux d'ombres repris du Nosferatu impressioniste de Murnau, travail autours du château du comte, représenté comme un titanesque géant assis au sommet d'une falaise abrupte...). Les costumes de la célèbre designer japonaise Eiko Ishioka et la cinématographie sublime de Michael Balhaus font du film de Coppola une trésor visuel sans pareil.

Francis Ford Coppola, en réalisant ce film, a voulu rendre hommage aux différentes versions cinématographiques du célèbre roman de Bram Stoker, tout en respectant l'esprit et l'atmosphère de l'oeuvre originale. Plusieurs scènes du film rappellent des moments de "Nosferatu" (Murnau, 1922), "Vampyr" (Dreyer, 1932), et bien sûr "Dracula" (Browning, 1931). Mais Coppola ne se limite pas aux films de vampires. Son film rend aussi hommage au réalisateur français Jean Cocteau avec des moments tirés de "La Belle et la bête" (1946) et d'"Orphée" (1949). Les larmes de Mina qui se transforment en diamants et la transformation finale de Dracula en Prince Vlad sont des moments tirées de l'oeuvre de Cocteau. Le personnage même de Van Helsing, tel qu'interprété par Anthony Hopkins, est un hommage vivant à Max Von Sidow dans "The Exorcist" (Friedkin,1973). Finalement, Coppola souligne les liens qui unissent le cinéma et les vampires avec plusieurs références aux débuts du septième art, à la fois dans la diégèse de son film mais aussi dans sa production qui a employé majoritairement des effets traditionnels du cinéma. Lorsque Dracula se présente à Mina, il mentionne le cinématographe, "une merveille du monde civilisé". Il en résulte un film qui est imprégné d'une passion pour l'art cinématographique et d'une atmosphère unique.

Mais malgré les hommages, Bram Stoker's Dracula est aussi une mise à jour de la légende du vampire. Les allusions à la peste si présentes dans Nosferatu ont laissé place à la peur du SIDA et aux maladies transmises par le sang, le fléau moderne. Un plan de globules rouges circulant à travers l'écran s'avère aujourd'hui beaucoup plus porteur de sens qu'un plan de quelques rats rampant sur le sol.

Les allusions à la décadence sexuelle et les conséquences inhérentes à cet état de fait sont nombreuses. Lucy, une jeune femme assoiffée de sexe qui courtise ouvertement trois hommes devient vite la victime de Dracula alors que Jonathan doit se sauver des trois démones qui le gardent prisonnier du château. La décadence de la société bourgeoise est aussi soulignée dans le mot SIN ("pêché") qui apparaît par déformation liquide de l'étiquette d'une bouteille d'absinthe. La violence inhérente à l'acte sexuel est brillamment démontrée dans le montage parallèle, la marque de commerce de Coppola, du mariage de Mina et Jonathan avec le meurtre de Lucy par Dracula sous forme de loup. C'est le docteur Van Helsing qui le dit mieux : "la civilisation et la syphilisation ont avancé ensembles".

 D'avantage que ses prédécésseurs, Coppola nuance la personnalité de son héros, entre le pathétique du Nosferatu d'Herzog, créature de ténébre "malgrès lui", et la monstruosité d'un Christopher Lee. Il insiste sur la difformité du comte, de la veillesse à la jeunesse, de l'homme à la bête. Il semble devenir plus monstrueux psychologiquement à mesure qu'il s'humanise physiquement. Le vampire jeune et séduisant, dont la sensualité latente prend de l'ampleur à mesure qu'il vole le sang innocent, à mesure qu'il se rapproche de l'être qu'il aime. Dualité qui crée la confusion : on ne sait bien souvent pas si on doit se placer du côté du monstre ou de celui de ses chasseurs.

Sa fidélité par rapport à l'oeuvre de Stoker, son incontestable beauté visuelle et les multiples réferences qui rendent hommage à ses prédécesseurs font du Dracula de Coppola l'un des plus grands films de vampire du XXème.