Histoire de la dame pâle

par Alexandre Dumas

I

LES MONTS CARPATES

Je suis Polonaise, née à Sandomir, c'est-à-dire dans un pays où les légendes deviennent des articles de foi, où nous croyons à nos traditions de famille autant, plus peut-être qu'à l’Évangile. Pas un de nos châteaux qui naît son spectre, pas une de nos chaumières qui n'ait son esprit familier. Chez le riche comme chez le pauvre , dans le château comme dans la chaumière, on reconnaît le principe ami comme le principe ennemi. Parfois, ces deux principes entrent en lutte et combattent. Alors, ce sont des bruits si mystérieux dans les corridors, des rugissements si épouvantables dans les murailles que l'on s'enfuit de la chaumière comme du château, et que paysans ou gentilshommes courent à l'église chercher la croix bénie ou les saintes reliques, seuls préservatifs contre les démons qui nous tourmentent. Mais là aussi deux principes plus terribles, plus acharnés, plus implacables encore, sont en présence, la tyrannie et la liberté.

 

L'année 1825 vit se livrer, entre la Russie et la Pologne, une de ces luttes dans lesquels on croirait que tout le sang d'un peuple est épuisé, comme souvent s'épuise tout le sang d'une famille.

Mon père et mes deux frères s'étaient levés contre le nouveau tzar, et avaient été se ranger sous le drapeau de l'indépendance polonaise, toujours abattu, toujours relevé. Un jour, j'appris que mon plus jeune frère avait été tué ; un autre jour, on m'annonça que mon frère aîné était blessé à mort ; enfin, après une journée pendant laquelle j'avais écouté avec terreur le bruit du canon qui se rapprochait incessamment, je vis arriver mon père avec une centaine de cavaliers, débris de trois milles hommes qu'il commandait.

Il venait s'enfermer dans notre château, avec l'intention de s'ensevelir sous ses ruines. Mon père, qui ne craignait rien pour lui, tremblait pour moi. En effet, pour mon père, il ne s’agissait que de la mort, car il était bien sûr de ne pas tomber vivant aux mains de ses ennemis ; mais, pour moi, il s'agissait de l'esclavage, du déshonneur, de la honte.

Mon père, parmi les cent hommes qui lui restaient, en choisit dix, appela l'intendant, lui remit tout l'or et tous les bijoux que nous possédions, et, se rappelant que, lors du second partage de la Pologne, ma mère, presque enfant, avait trouvé un refuge inabordable dans le monastère de Sahastru, situé au milieu des monts Carpates, il lui ordonna de me conduire dans ce monastère, qui hospitalier à la mère, ne serait pas moins hospitalier, sans doute, à la fille.

Malgré le grand amour que mon père avait pour moi, les adieux ne furent pas longs.

Selon toute probabilité, les Russes devaient être le lendemain en vue du château, il

n'y avait donc de temps à perdre.

 

Je revêtis à la hâte un habit d'amazone, avec lequel j’avais l'habitude d'accompagner mes frères à la chasse. On me sella le cheval le plus sûr de l'écurie ; mon père glissa ses propres pistolets, chefs-d'oeuvres de la manufacture de Toula, dans mes fontes, m'embrassa, et donna l'ordre du départ. Pendant la nuit et pendant la journée du lendemain, nous fîmes vingt lieues en suivant les bords d'une de ces rivières sans nom qui viennent se jeter dans la Vistule. Cette première étape doublée nous avait mis hors de la portée des Russes. Aux derniers rayons du soleil, nous avions vu étinceler les sommets neigeux des monts Carpates. Vers la fin de la journée du lendemain, nous atteignîmes leur base ; enfin, dans la matinée du troisième jour, nous commençâmes à nous engager dans une de leur gorges.

Nos monts Carpates ne ressemblent point aux montagnes civilisées de votre Occident. Tout ce que la nature à d'étrange et de grandiose s'y présente aux regards dans sa plus complète majesté. Leurs cimes orageuses se perdent dans les nues, couvertes de neiges éternelles ; leurs immenses forêts de sapins se penchent sur le miroir poli de lacs pareils à des mers ; et ces lacs, jamais une nacelle ne les a sillonné, jamais le filet d'un pêcheur n'a troublé leur cristal, profond comme l'azur du ciel ; la voix humaine y retentit à peine de temps en temps, faisant entendre un chant moldave auquel répondent les cris des animaux sauvages ; chants et cris vont éveiller quelque écho solitaire, tout étonné qu'une rumeur quelconque lui ait appris sa propre existence. Pendant bien des milles, on voyage sous les voûtes sombres de bois coupés sur ces merveilles inattendues que la solitude nous révèle à chaque pas, et qui font passer notre esprit de l'étonnement à l'admiration. Là, le danger est partout, et se compose de mille dangers différents ; mais on na pas le temps d'avoir peur tant ces dangers sont sublimes. Tantôt ce sont des cascades improvisées par la fonte des glaces, qui bondissent de rochers en rochers, envahissent tout à coup l'étroit sentier que vous suivez, sentier tracé par le passage de la bête fauve et du chasseur qui la poursuit ; tantôt ce sont des arbres minés par le temps qui se détachent du sol et tombent avec un fracas terrible qui semble être d'un tremblement de terre ; tantôt, enfin ce sont les ouragans qui vous enveloppent de nuages au milieu desquels on voit jaillir, s'allonger et se tordre l'éclair, pareil à un serpent de feu.

Puis, après ces pics alpestres, après ces forêts primitives, comme vous avez eu des montagnes géantes comme vous avez eu des bois sans limites, vous avez des steppes sans fin, véritable mer avec ses vagues et ses tempêtes, savanes arides et bosselées où la vue se perd dans un horizon sans bornes ; alors ce n'est plus la terreur qui s'empare de vous, c'est la tristesse qui vous inonde ; c'est une vaste et profonde mélancolie dont rien ne peut distraire ; car l'aspect du pays, aussi loin que votre regard peut s'étendre, est toujours le même. Vous montez et vous descendez vingt fois des pentes semblables, cherchant vainement un chemin tracé ; en vous voyant ainsi perdu, dans votre isolement, au milieu des déserts, vous vous croyez seul dans la nature, et votre mélancolie devient de la désolation. En effet, la marche semble être devenue une chose inutile et qui ne vous conduira à rien ; vous ne rencontrerez ni village, ni château, ni chaumière, nulle trace d'habitation humaine. Parfois seulement, comme une tristesse de plus dans ce morne paysage, un petit lac sans roseaux, sans buissons, endormi au fond d'un ravin comme une autre mer Morte, vous barre la route avec ses eaux vertes au-dessus desquelles s'élèvent, à votre approche, quelques oiseaux aquatiques aux cris prolongés et discordants. Puis, vous faites un détour ; vous gravissez la colline qui est devant vous, vous descendez dans une autre vallée, vous gravissez une autre colline, et cela dure ainsi jusqu’à ce que vous ayez épuisé la chaîne montagneuse, qui va toujours en s'amoindrissant.

Mais, cette chaîne épuisée, si vous faites un coude vers le midi, alors le paysage reprend du grandiose, alors vous apercevez une autre chaîne de montagnes plus élevées, de forme plus pittoresque, d'aspect plus riche ; celle-là est tout empanachée de forêts, toute coupée de ruisseaux : avec l'ombre et l'eau, la vie renaît dans le paysage ; on entend la cloche d'un ermitage ; on voit serpenter une caravane au flanc de quelques montagne. Enfin, aux derniers rayons du soleil, on distingue, comme une bande de blancs oiseaux appuyés les uns aux autres, les maisons de quelques villages qui semblent être groupées pour se préserver de quelque attaque nocturne ; car, avec la vie, est revenu le danger, et ce ne sont plus, comme dans les premiers monts que l'on a traversés, des bandes d'ours et de loups qu'il faut craindre, mais des hordes de brigands moldaves qu’il faut combattre.

Cependant, nous approchions. Dix journées de marche s'étaient passées sans accident. Nous pouvions déjà apercevoir la cime du mont Pion qui dépasse de la tête toute cette famille de géants, et sur le versant méridional duquel est situé le couvent de Sahastru, où je me rendais. Encore trois jours, et nous étions arrivés. Nous étions à la fin du mois de juillet ; la journée avait été brûlante, et c'était avec une volupté sans pareille que, vers 4 heures, nous avions commencé d'aspirer les premières fraîcheurs du soir. Nous avions dépassé les tours en ruine de Niantzo. Nous descendions vers une plaine que nous commencions d'apercevoir à travers l'ouverture des montagnes. Nous pouvions déjà, d'où nous étions, suivre des yeux le cours de la Bistriza, aux rives émaillées de rouges affines et de grandes campanules aux fleurs blanches. Nous côtoyions un précipice au fond duquel roulait la rivière, qui là, n'était encore qu'un torrent. A peine nos montures auraient-elles un assez large espace pour marcher deux de front.

Notre guide nous précédait, couché de côté, sur son cheval, chantant une chanson morlaque, aux monotones modulations, et dont je suivais les paroles avec un singulier intérêt.

Le chanteur était en même temps le poète. Quant à l'air, il faudrait être un de ces hommes des montagnes pour vous le rendre dans toute sa sauvage tristesse, dans toute sa sombre simplicité.

En voici les paroles :

Dans le marais de Stavila, Où tant de sang guerrier coula, Voyez-vous ce cadavre là ? Ce n'est point un fils d'Illyrie ; C'est un brigand plein de furie Qui, trompant la douce Marie, Extermina, trompa, brûla. 
 
Une balle au coeur du brigand A passé comme l'ouragan, Dans sa gorge est un yatagan, Mais depuis trois jours, ô mystère, Sous le pin morne et solitaire, Son rang tiède abreuve la terre Et noircit le pâle Ovigan.
 
Ses yeux bleus pour jamais ont lui, Fuyons tous, malheur à celui Qui passe au marais près de lui. C’est un vampire ! le loup fauve Loin du cadavre impur se sauve, Et sur la montagne au front chauve Le funèbre vautour a fui.

Tout à coup la détonation d'une arme à feu se fit entendre, une balle siffla. La chanson s'interrompit, et le guide, frappé à mort, alla rouler au fond du précipice, tandis que son cheval s'arrêtait frémissant, en allongeant sa tête intelligente vers le fond de l'abîme où avait disparu son maître. En même temps un grand cri s'éleva, et nous vîmes se dresser aux flancs de la montagne une trentaine de bandits ; nous étions complètement entourés. Chacun saisit son arme, et, quoique pris à l'improviste, comme ceux qui m'accompagnaient étaient de vieux soldats habitués au feu, ils ne se laissèrent pas intimider, et ripostèrent ; moi-même, donnant l'exemple, je saisis un pistolet, et, sentant le désavantage de la position, je criai : En avant ! et piquai mon cheval, qui s'emporta dans la direction de la plaine.

Mais nous avions affaire à des montagnards bondissant de rochers en rochers comme de véritables démons des abîmes, faisant feu tout en bondissant, et gardant toujours sur notre flanc la position qu'ils avaient prise.

D'ailleurs, notre manoeuvre avait été prévue. A un endroit où le chemin s'élargissait, où la montagne faisait un plateau, un jeune homme nous attendait à la tête d'un dizaine de gens à cheval ; en nous apercevant, ils mirent leurs montures au galop, et vinrent nous heurter de front, tandis que ceux qui nous poursuivaient se laissaient rouler des flancs de la montagne, et, nous ayant coupé le retraite, nous enveloppaient de tous côtés.

La situation était grave et cependant, habitués dès mon enfance aux scènes de guerre, je pus l'envisager sans en perdre un détail. Tous ces hommes, vêtus de peaux de moutons, portaient d'immenses chapeaux ronds couronnés de fleurs naturelles, comme ceux des Hongrois. Ils avaient chacun à la main un long fusil turc qu'ils agitaient après avoir tiré, en poussant des cris sauvages, et, à la ceinture, un sabre recourbé et une paire de pistolets.

Quant à leur chef, c'était un jeune homme de vingt deux ans à peine, au teint pâle, aux longs yeux noirs, aux cheveux tombant bouclés sur ses épaules. Son costume se composait de la robe moldave garnie de fourrures et serrée à la taille par une écharpe à bande d'or et de soie. Un sabre recourbé brillait à sa main, et quatre pistolets étincelaient à sa ceinture. Pendant le combat, il poussait des cris rauques et inarticulés qui semblaient ne point appartenir à la langue humaine, et qui cependant exprimaient ses volontés, car à ses cris ses hommes obéissaient, se jetant ventre à terre pour éviter les décharges de nos soldats, se relevant pour faire feu à leur tour, abattant ceux qui étaient debout encore, achevant les blessés et changeant enfin le combat en boucherie.

J'avais vu tomber l'un après l'autre les deux tiers de mes défenseurs. Quatre restaient encore debout, se serrant autour de moi, ne demandant pas une grâce qu'ils étaient certains de ne pas obtenir, et ne songeant qu'à une chose, à vendre leur vie le plus cher possible.

Alors le jeune chef jeta un cri plus expressif que les autres, en étendant la pointe de son sabre vers nous. Sans doute cet ordre était d'envelopper d'un cercle de feu ce dernier groupe et de nous fusiller tous ensemble, car les longs mousquets moldaves s'abaissèrent d'un même mouvement. Je compris que notre dernière heure était venue. Je levai les yeux et les mains au ciel avec une dernière prière, et j'attendis la mort.

En ce moment, je vis, non pas descendre, mais se précipiter, mais bondir de rocher en rocher, un jeune homme, qui s'arrêta, debout sur une pierre dominant toute scène, pareil à une statue sur un piédestal, et qui, étendant la main sur le champ de bataille, ne prononça que ce seul mot :

- Assez.

A cette voix, tous les yeux se levèrent, chacun parut obéir à ce nouveau maître. Un seul bandit replaça son fusil à son épaule et lâcha le coup. Un de nos hommes poussa un cri, la balle lui avait cassé le bras gauche. Il se retourna aussitôt pour fondre vers l'homme qui l'avait blessé ; mais, avant que son cheval eût fait quatre pas, un éclair brillait au-dessus de notre tête, et le bandit rebelle roulait la tête fracassée par une balle.

Tant d'émotions diverses m'avaient conduite au bout de mes forces, je m’évanouis. Quand je revins à moi, j'étais couchée sur l'herbe la tête appuyée sur les genoux d'un homme dont je ne voyais que la main blanche et couverte de bagues entourant ma taille, tandis que, devant moi, debout, les bras croisés, le sabre sous un de ses bras, se tenait le jeune Moldave qui avait dirigé l'attaque contre nous.

- Kostaki, disait en français et d'un ton d'autorité celui qui me soutenait, vous allez à l'instant même faire retirer vos hommes et me laisser le soin de cette jeune femme.

- Mon frère, mon frère, répondit celui auquel ces paroles étaient adressées et qui semblait se contenir avec peine ; mon frère, prenez garde de lasser ma patience : je vous laisse le château, laissez-moi la forêt. Au château vous êtes le maître, mais ici je suis tout-puissant. Ici, il me suffirait d'un mot pour vous forcer de m'obéir.

- Kostaki, je suis l'aîné ; c'est vous dire que je suis le maître partout ! Dans la forêt comme au château, là-bas comme ici. Oh ! je suis du sang des Brankovan comme vous, sang royal qui avez l'habitude de commander, et je commande.

- Vous commandez, vous Grégoriska, à vos valets, oui ; à mes soldats, non.

- Vos soldats sont des brigands, Kostaki... des brigands que je ferai prendre aux créneaux de nos tours, s'ils ne m’obéissent pas à l'instant même.

- Eh bien ! essayez donc de leur commander. Alors je sentis que celui qui me soutenait retirait son genou et posait doucement ma tête sur une pierre. Je le suivis du regard avec anxiété, et je pus voir le même jeune homme qui était tombé, pour ainsi dire, du ciel, au milieu de la mêlée, et que je n'avais pu qu'entrevoir, m'étant évanouie au moment même où il avait parlé. C'était un jeune homme de vingt-quatre ans, de haute taille, avec de grands yeux bleus dans lesquels on lisait une résolution et une fermeté singulières. Ses longs cheveux blonds, indice de la race slave, tombaient sur ses épaules comme ceux de l'Archange Michel, encadrant des joues jeunes et fraîches ; ses lèvres étaient relevées par un sourire dédaigneux, et laissaient voir une double rangée de perles ; son regard était celui que croise l'aigle avec l'éclair. Il était vêtu d'une espèce de tunique en velours noir ; un petit bonnet pareil à celui de Raphaël, orné d'une plume d'aigle, couvrait sa tête ; il avait un pantalon collant et des bottes brodées. Sa taille était serrée par un ceinturon supportant un couteau de chasse ; il portait en bandoulière une petite carabine à deux coups, dont un des bandits avait pu apprécier la justesse.

Il étendit la main, et cette main étendue semblait commander à son frère lui-même. Il prononça quelques mots en langue moldave. Ces mots parurent faire une profonde impression sur les bandits. Alors, dans la même langue, le jeune chef parla à son tour, et je devinai que ses paroles étaient mêlées de menaces et d’imprécations. Mais, à ce long et bouillant discours, l'aîné des deux frères ne répondit qu'un mot. Les bandits s'inclinèrent.

- Eh bien ! soit, Grégoriska, dit Kostaki reprenant la langue française. Cette femme n'ira pas à la caverne, mais elle n'en sera pas moins à moi. Je la trouve belle, je l'ai conquise et je la veux.

Et en disant ces mots, il se jeta sur moi et m'enleva dans ses bras.

- Cette femme sera conduite au château et remise à ma mère, et je ne la quitterai pas d'ici là, répondit mon protecteur.

- Mon cheval ! cria Kostaki en langue moldave. Dix bandits se hâtèrent d'obéir, et amenèrent à leur maître le cheval qui demandait. Grégoriska regarda autour de lui, saisit par la bride un cheval sans maître, et sauta dessus sans toucher les étriers. Kostaki se mit presque aussi légèrement en selle que son frère quoiqu'il me tînt encore entre ses bras, et partit au galop. Le cheval de Grégoriska sembla avoir reçu la même impulsion, et vint coller sa tête et son flanc à la tête et au flanc du cheval de Kostaki.

C’était une chose curieuse à voir que ces deux cavaliers volant côte à côte, sombres, silencieux, ne se perdant pas un seul instant de vue, sans avoir l'air de se regarder, s'abandonnant à leurs chevaux, dont la course désespérée les emportait à travers les bois, les rochers et les précipices.

Ma tête renversée me permettait de voir les beaux yeux de Grégoriska fixés sur les miens. Kostaki s'en aperçut, me releva la tête, et je ne vis plus que son regard sombre qui me dévorait. Je baissai mes paupières, mais ce fut inutilement ; à travers leur voile, je continuais à voir ce regard lancinant qui pénétrait jusqu'au fond de ma poitrine et me perçait le coeur. Alors une étrange hallucination s'empara de moi ; il me sembla être la Léonore de la ballade de Burger, emportée par le cheval et le cavalier fantômes, et, lorsque je sentis que nous nous arrêtions, ce ne fut qu'avec terreur que j'ouvris les yeux, tant j’étais convaincue que je n'allais voir autour de moi que croix brisées et tombes ouvertes. Ce que je vis n'était guère plus gai, c’était la cour intérieure d'un château moldave bâti au XIVème siècle.

 

II

LE CHÂTEAU DE BRANKOVAN

Alors Kostaki me laissa glisser de ses bras à terre et presque aussitôt descendit près de moi ; mais, si rapide qu'eût été son mouvement, il n'avait fait que suivre celui de Grégoriska. Comme l'avait dit Grégoriska, au château, il était bien le maître. 

En voyant arriver les deux jeunes gens et cette étrangère qu'ils amenaient, les domestiques accoururent ; mais, quoique les soins fussent partagés entre Kostaki et Grégoriska, on sentait que les plus grands égards, que les plus profonds respects étaient pour ce dernier. Deux femmes s'approchèrent ; Grégoriska leur donna un ordre en langue moldave, et me fit signe de la main de les suivre. Il y avait tant de respect dans le regard qui accompagnait ce signe, que je n'hésitai point. Cinq minutes après, j'étais dans une chambre, qui, toute nue et tout inhabitable qu'elle eût paru à l'homme le moins difficile, était évidemment la plus belle du château.

C'était une grande pièce carrée, avec une espèce de divan de serge verte ; siège le jour, lit la nuit. Cinq ou six grands fauteuils de chêne, un vaste bahut et, dans un des angles de cette chambre, un dais pareil à une grande et magnifique stalle d'église. De rideaux aux fenêtres, de rideaux au lit, il n'en était pas question. On montait dans cette chambre par un escalier, où, dans des niches se tenaient debout, plus grandes que nature, trois statues des Brankovan. Dans cette chambre, au bout d'un instant, on monta les bagages, au milieu desquels se trouvaient mes malles. Les femmes m'offrirent leurs services. Mais, tout en réparant le désordre que cet événement avait mis dans ma toilette, je conservai ma grande amazone, costume plus en harmonie avec celui de mes hôtes qu'aucun de ceux que j'eusse pu adopter.

A peine ces petits changements étaient-ils faits, que j'entendis frapper doucement à ma porte.

- Entrez, dis-je nature naturellement en français, vous le savez, étant pour nous autres polonais une langue presque maternelle.

Grégoriska entra.

- Ah ! madame, je suis heureux que vous parliez français.

- Et moi aussi, monsieur, lui répondis-je, je suis heureuse de parler cette langue, puisque j'ai pu, grâce à ce hasard, apprécier votre généreuse conduite vis-à-vis de moi. C'est dans cette langue que vous m'avez défendue contre les desseins de votre frère, c'est dans cette langue que je vous offre l'expression de ma sincère reconnaissance.

- Merci, madame. Il était tout simple que je m'intéressasse à une femme dans la position où vous vous trouviez. Je chassais dans la montagne lorsque j'entendis des détonations irrégulières et continues ; je compris qu'il s'agissait de quelque attaque à main armée, et je marchai sur le feu comme on dit en termes militaires. Je suis arrivé à temps, grâce au Ciel ; mais permettez-vous de m'informer, madame, par quel hasard une femme de distinction comme vous êtes, s'était aventurée dans nos montagnes ?

- Je suis Polonaise, monsieur, lui répondis-je. Mes deux frères viennent d'être tués dans la guerre contre la Russie ; mon père, que j'ai laissé prêt à défendre notre château contre l'ennemi, les a sans doute rejoints à cette heure, et moi sur l'ordre de mon père, fuyant tous ces massacres, je venais chercher un refuge au monastère de Sahastru, où ma mère, dans sa jeunesse et dans des circonstances pareilles, avait trouvé un asile sûr.

- Vous êtes l'ennemie des Russes ; alors tant mieux, dit le jeune homme, ce titre vous sera un auxiliaire puissant au château, et nous avons besoin de toutes nos forces pour soutenir la lutte qui se prépare. D'abord, puisque je sais qui vous êtes, sachez, vous, madame, qui nous sommes : le nom de Brankovan ne vous est point étranger, n'est-ce pas, madame ?

Je m'inclinai.

Ma mère est la dernière princesse de ce nom, la dernière descendante de cet illustre chef qui firent tuer les Cantimir, ces misérables courtisans de Pierre Ier. Ma mère épousa en premières noces mon père, Serban Waivady, prince comme elle, mais de race moins illustre.

Mon père avait été élève à Vienne ; il avait pu y apprécier les avantages de la civilisation. Il résolut de faire de moi un Européen. Nous partîmes pour la France, l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne. Ma mère (ce n'est pas à un fils, je le sais bien, de vous raconter ce que je vais vous dire ; mais comme, pour votre salut, il faut que vous nous connaissiez bien, vous apprécierez les causes de cette révélation) ; ma mère, qui, pendant les premiers voyages de mon père, lorsque j'étais moi, dans ma plus jeune enfance, avait eu des relations coupables avec un chef de partisans, c'est ainsi, ajouta Grégoriska en souriant, qu'on appelle dans ce pays les hommes qui vous ont attaquée ; ma mère, dis-je, qui avait eu des relations coupables avec un comte Giordaki Koproli, moitié Grec, moitié Moldave, écrivit à mon père pour tout lui dire et lui demander le divorce, s'appuyant, dans cette demande, sur ce qu'elle ne voulait pas, elle, une Brankovan, demeurer la femme d'un homme qui se faisait de jour en jour plus étranger à son pays. Hélas ! mon père n'eut pas besoin d'accorder son consentement à cette demande, qui peut vous paraître étrange à vous, mais qui, chez nous, est la chose la plus commune et la plus naturelle. Mon père venait de mourir d'un anévrisme dont il souffrait depuis longtemps, et ce fut moi qui reçus la lettre.

Je n'avais rien à faire, sinon des voeux bien sincères pour le bonheur de ma mère. Ces voeux, une lettre de moi les lui porta en lui annonçant qu'elle était veuve. Cette même lettre lui demandait pour moi la permission de continuer mes voyages, permission qui me fut accordée. Mon intention bien positive était de me fixer en France ou en Allemagne, pour ne point me trouver en face d'un homme qui me détestait, et que je ne pouvais aimer, c'est-à-dire du mari de ma mère, quand, tout à coup, j'appris que le comte Giordaki Koproli venait d'être assassiné à ce que l'on disait, par les anciens cosaques de mon père.

Je me hâtai de revenir ; jamais ma mère, je comprenais son isolement, son besoin d'avoir auprès d'elle, dans un pareil moment, les personnes qui pouvaient lui être chères. Sans qu'elle ait jamais eu pour moi un amour bien tendre, j'étais son fils. Je rentrai un matin, sans être attendu, dans le château de nos pères. J'y trouvai un jeune homme que je pris d'abord pour un étranger, et que je sus ensuite être mon frère.

C'était Kostaki, le fils de l'adultère, qu'un second mariage a légitimé ; Kostaki, c’est-à-dire la créature indomptable que vous avez vue, dont les passions sont la seule loi, qui n'a rien de sacré en ce monde que sa mère, qui m'obéit comme le tigre obéit au bras la dompté, mais avec éternel rugissement entretenu par le vague espoir de me dévorer un jour. Dans l'intérieur du château, dans la demeure des Brankovan, et des Waivady, je suis encore le maître ; mais, une fois hors de cette enceinte, une fois en pleine campagne, il redevient le sauvage enfant des bois et des monts, qui veut tout faire ployer sous sa volonté de fer. Comment a-t-il cédé ? Je n’en sais rien ; une vieille habitude, un reste de respect. Mais je ne voudrais pas hasarder une nouvelle épreuve. Restez ici, ne quittez pas cette chambre, cette cour, l'intérieur des murailles enfin, je réponds de tout ; si vous faites un pas hors du château, je ne réponds plus de rien, que de me faire tuer pour vous défendre.

- Ne pourrais-je donc, selon les désirs de mon père, continuer ma route vers le couvent de Sahastru?

- Faites, essayez, ordonnez, je vous accompagnerai ; mais moi, je resterai en route, et vous, vous... vous n'y arriverez pas.

- Que faire alors ?

- Rester ici, attendre, prendre conseil des événements, et profiter des circonstances. Supposez que vous êtes tombée dans un repaire de bandits, et que votre courage seul peut vous tirer d'affaire ; que votre sang-froid seul peut vous sauver. Ma mère, malgré sa préférence pour Kostaki, le fils de son amour, est bonne et généreuse. D'ailleurs, c'est une Brankovan, c'est-à-dire une vraie princesse. Vous la verrez ; elle vous défendra des brutales passions de Kostaki. Mettez-vous sous sa protection ; vous êtes belle, elle vous aimera. D'ailleurs (il me regarda avec une expression indéfinissable), qui pourrait vous voir et ne pas vous aimer ? Venez maintenant dans la salle du souper, où elle nous attend. Ne montrez ni embarras ni défiance ; parlez en polonais : personne ne connaît cette langue ici ; je traduirai vos paroles à ma mère, et, soyez tranquille, je ne dirai que ce qu'il faudra dire. Surtout, pas un mot sur ce que je viens de vous révéler ; qu'on ne se doute pas que nous nous entendons. Vous ignorez encore la ruse et la dissimulation du plus sincère d'entre nous. Venez. 

Je le suivis dans cet escalier, éclairé par des torches de résine brûlant à des mains de fer qui sortaient des murailles. Il était évident que c’était pour moi qu'on avait fait cette illumination inaccoutumée. Nous arrivâmes à la salle à manger. Aussitôt que Grégoriska en eut ouvert la porte, et eut, en moldave, prononcé un mot que j'ai su depuis vouloir dire l'étrangère, une grande femme s'avança vers nous.

C'était la princesse Brankovan.

Elle portait ses cheveux blancs nattés autour de la tête ; elle était coiffée d'un petit bonnet de martre zibeline, surmonté d'une aigrette, témoignage de son origine princière. Elle portait une espèce de tunique de drap d’or, au corsage semé de pierreries, recouvrant une longue robe d'étoffe turque, garnie de fourrure pareille à celle du bonnet.

Elle tenait d'elle était Kostaki, portant le splendide et majestueux costume magyar, sous lequel il me sembla plus étrange encore. C'était une robe de velours vert, à larges manches, tombant au-dessous du genou, des pantalons de cachemire rouge, des babouches de maroquin brodées d’or ; sa tête découverte, et ses longs cheveux, bleus à force d'être noirs, tombaient sur son cou nu, qu'accompagnait seulement le léger filet blanc d'une chemise de soie. Il me salua gauchement, et prononça en moldave quelques paroles qui restèrent inintelligibles pour moi. 

- Vous pouvez parler français, mon frère, dit Grégoriska ; Madame est Polonaise et entend cette langue.

Alors, Kostaki prononça en français quelques paroles presque aussi inintelligibles pour moi que celles qu'il avait prononcées en moldave ; mais la mère, étendant gravement le bras, les interrompit. Il était évident pour moi qu'elle déclarait à ses fils que c'était à elle de me recevoir. Alors elle commença en moldave un discours de bienvenue, auquel sa physionomie donnait un sens facile à expliquer. Elle me montra la table, m'offrit un siège près d'elle, désigna du geste la maison tout entière, comme pour me dire qu'elle était à moi ; et, s'asseyant la première avec une dignité bienveillante, elle fit un signe de croix et commença une prière.

Alors chacun prit sa place, place fixée par l'étiquette, Grégoriska près de moi. J'étais l'étrangère, et, par conséquent, je créais une place d'honneur à Kostaki, près de sa mère Smérande.

C'est ainsi que s'appelait la princesse.

Grégoriska, lui aussi, avait changé de costume. Il portait la tunique magyare comme son frère ; seulement cette tunique était de velours grenat, et ses pantalons de cachemire bleu. Une magnifique décoration pendait à son cou ; c'était le Nisham du sultan Mahmoud.

Le reste des commensaux de la maison soupirait à la même table, chacun au rang que lui donnait sa position parmi les amis ou parmi les serviteurs. Le souper fut triste ; pas une seule fois Kostaki ne m'adressa la parole, quoique son frère eût toujours l'attention de me parler en français. Quant à la mère, elle m'offrit de tout elle-même avec cet air solennel qui ne la quittait jamais. Grégoriska avait dit vrai, c'était une vraie princesse.

Après le souper, Grégoriska s'avança vers sa mère. Il lui expliqua, en langue moldave, le besoin que je devais avoir d'être seule, et combien le repos m'était nécessaire après les émotions d'une pareille journée. Smérande fit de la tête un signe d'approbation, me tendit la main, me baissa au front, comme elle eût fait de sa fille, et me souhaita une bonne nuit dans son château.

Grégoriska ne s'était pas trompé ; ce moment de solitude, je le désirais ardemment. Aussi remerciai-je la princesse, qui vint me reconduire jusqu'à la porte, où m'attendraient les deux femmes qui m'avaient déjà conduite dans ma chambre. Je la saluai à mon tour, ainsi que ses deux fils, et rentrai dans ce même appartement d'où j’étais sortie une heure auparavant.

Le sofa était devenu un lit. Voilà le seul changement qui s'y fût fait. Je remerciai les femmes. Je leur fis signe que je me déshabillerais seule ; elles sortirent aussitôt avec des témoignages de respect qui indiquaient qu'elles avaient l'ordre de m'obéir en toutes choses. Je restai dans cette chambre immense, dont ma lumière, en se déplaçant, n'éclairait que les parties que j'en parcourais, sans jamais pouvoir en éclairer l'ensemble. Singulier jeu de lumière, qui établissait une lutte entre la lueur de ma bougie et les rayons de la lune, qui passaient par ma fenêtre sans rideaux. Outre la porte par laquelle j'étais entrée, et qui donnait sur l'escalier, deux autres portes s’ouvraient sur ma chambre ; mais d’énormes verrous, placés à ces portes, et

qui se tiraient de mon côté, suffisaient pour me rassurer. J'allai à la porte d'entrée que je visitai. Cette porte, comme les autres, avait des moyens de défense.

J'ouvris ma fenêtre, elle donnait sur un précipice.

Je compris que Grégoriska avait fait de cette chambre un choix réfléchi.

Enfin, en revenant à mon sofa, je trouvai sur une table placée à mon chevet un petit billet plié.

Je l’ouvris et je lus en polonais :

Dormez tranquille ; vous n'aurez rien à craindre tant que vous demeurerez dansl'intérieur du château.

Grégoriska.

Je suivis le conseil qui m'était donné, et, la fatigue l'emportant sur mes préoccupations, je me couchais et m'endormis.

 

III

LES DEUX FRERES

A dater de ce moment, je fus établie au château, et, à dater de ce moment, commença le drame que je vais vous raconter.

Les deux frères devinrent amoureux de moi, chacun avec les nuances de son caractère. Kostaki, dès le lendemain, me dit qu'il m'aimait, déclara que je serais à lui et non à un autre, et qu'il me tuerait plutôt que de me laisser appartenir à qui que ce fût. Grégoriska ne dit rien ; mais il m'entoura de soins et d'attention. Toutes les ressources d'une éducation brillante, tous les souvenirs d'une jeunesse passée dans les plus nobles cours de l'Europe pour me plaire. Hélas ! ce n'était pas difficile : au premier son de sa voix, j'avais senti que cette voix caressait mon âme ; au premier regard de ses yeux, j'avais senti que ce regard pénétrait jusqu'à mon coeur. Au bout de trois mois, Kostataki m'avait cent fois répété qu'il m'aimait, et je le haïssais ; au bout de trois moi, Grégoriska ne m'avait pas encore dit un seul mot d'amour, et je sentais que, lorsqu'il l'exigerait, je serais toute à lui.

Kostaki avait renoncé à ses courses. Il ne quittait plus le château. Il avait momentanément abdiqué en faveur d'une espèce de lieutenant qui, de temps en temps, venait lui demander ses ordres, et disparaissait. Smérande aussi m'aimait d'une amitié passionnée, dont l'expression me faisait peur. Elle protégeait visiblement Kostaki, et semblait être plus jalouse de moi qu'il ne l'était lui-même. Seulement, comme elle n'entendait ni le polonais ni le français, et que moi je n'entendait pas le moldave, elle ne pouvait faire près de moi des instances bien pressantes en faveur de son fils ; mais elle avait appris à dire en français trois mots, qu'elle me répétait chaque fois que ses lèvres se posaient sur mon front :

- Kostaki aime Hedwige.

Un jour, j'appris une nouvelle terrible et qui venait mettre le comble à mes malheurs : la liberté avait été rendue à ces quatres hommes qui avaient survécu au combat ; ils étaient repartis pour la Pologne en engageant leur parole que l'un deux reviendrait, avant trois mois, me donner des nouvelles de mon père. L'un deux reparut, en effet, un matin. Notre château avait été pris, brûlé et rasé, et mon père s'était fait tuer en le défendant.

J'étais désormais seule au monde.

Kostaki redoubla d'instances, et Smérande de tendresse ; mais, cette fois, je prétextai le deuil de mon père. Kostaki insista, disant que, plus j'étais isolée, plus j'avais besoin d'un soutien ; sa mère insista, comme et avec lui, plus que lui peut-être. Grégoriska m'avait parlé de cette puissance que les Moldaves ont sur eux-mêmes lorsqu'ils ne veulent pas laisser lire dans les sentiments. Il en était, lui, un vivant exemple.

Il était impossible d'être plus certain de l'amour d'un homme que je ne l'étais du sien, et cependant, si l'on m'eût été impossible de le dire ; nul, dans le château, n'avait vu sa main toucher la mienne, ses yeux chercher les miens. La jalousie seule pouvait éclairer Kostaki sur cette rivalité, comme mon amour seul pouvait m'éclairer sur cet amour.

Cependant, je l'avoue, cette puissance de Grégoriska sur lui-même m'inquiétait. Je croyais certainement, mais ce n'était pas assez, j'avais besoin d'être convaincue, lorsqu'un soir, comme je venais de rentrer dans ma chambre, j'entendis frapper doucement à l'une de ces deux portes que j'ai désignées comme fermant en dedans. A la manière dont on frappait, je devinai que cet appel était celui d'un ami. Je m'approchai et je demandai qui était là.

- Grégoriska, répondit une voix à l'accent de laquelle il n'y avait pas de danger que je me trompasse.

- Que me voulez-vous ? lui demandai-je toute tremblante.

- Si vous avez confiance en moi, dit Grégoriska, si vous me croyez un homme d'honneur, accordez-moi ma demande.

- Quelle est-elle ?

- Éteignez votre lumière, comme si vous étiez couchée, et, dans une demi-heure, ouvrez-moi votre porte.

- Revenez dans une demi-heure, fut ma seule réponse.

J'éteignis ma lumière, et j'attendis.

Mon coeur battait avec violence, car je comprenais qu'il s'agissait de quelque événement important.

La demi-heure s'écoula ; j'entendis frapper plus doucement encore que la première fois. Pendant l'intervalle, j'avais tiré les verrous ; je n'eus donc qu'à ouvrir la porte. Grégoriska entra, et, sans même qu'il me le dît, je repoussai la porte derrière lui et fermai les verrous.

Il resta un moment muet et immobile, m'imposant silence du geste. Puis, lorsqu'il se fut assuré que nul danger urgent ne nous menaçait, il m'emmena au milieu de la vaste chambre, et, sentant à mon tremblement que je ne saurais rester debout, il alla me chercher une chaise.

Je m'assis, ou plutôt je me laissai tomber sur cette chaise.

- Oh ! mon Dieu ! lui dis-je, qu'y a-t-il donc et pourquoi tant de précautions ?

- Parce que ma vie, ce qui ne serait rien, parce que la vôtre peut-être aussi dépendent de la conversation que nous allons avoir.

Je luis saisis la main, tout effrayée. Il porta ma main à ses lèvres, tout en me regardant pour me demander pardon d'une pareille audace. Je baissai les yeux : c'était consentir.

- Je vous aime, me dit-il de sa voix mélodieuse comme un chant ; m'aimez-vous ?

- Oui, lui répondis-je.

- Consentiriez-vous à être ma femme ?

- Oui

Il passa la main sur son front avec une profonde aspiration de bonheur.

- Alors, vous ne refuserez pas de me suivre ?

- Je vous suivrai partout !

- Car vous comprenez, continua-t-il, que nous ne pouvons être heureux qu'en fuyant.

- Oh oui ! m'écriai-je, fuyons.

- Silence ! fit-il en tressaillant, silence !

- Vous avez raison.

Et je me rapprochai toute tremblante de lui.

- Voici ce que j'ai fait, me dit-il ; voici ce qui fait que j'ai été si longtemps sans vous avouer que je vous aimais. C'est que je voulais, une fois sûr de votre amour, que rien ne pût s'opposer à notre union. Je suis riche, Hedwige, immensément riche, mais à la façon des seigneurs moldaves : riche de terres, de troupeaux, de serfs. Eh bien ! j'ai vendu au monastère de Hango pour un million de terres, de troupeaux, de villages. Ils m'ont donné pour trois cent milles francs de pierreries, pour cent mille francs d'or, le reste en lettres de change sur Vienne. Un million vous suffira-t-il ? 

Je lui serrai la main.

- Votre amour m'eût suffit, Grégoriska, jugez.

- Eh bien écoutez : demain, je vais au monastère de Hango pour prendre mes derniers arrangements avec le supérieur. Il me tient des chevaux prêts ; ces chevaux nous attendrons à partir de 9 heures, cachés à cent pas du château. Après souper, vous remontez comme aujourd’hui ; comme aujourd’hui j'entre chez vous. Mais demain, au lieu d'en sortir seul, vous me suivez, nous trouvons nos chevaux, nous nous élançons dessus, et après-demain, au jour, nous avons fait trente lieues.

- Que ne sommes-nous après-demain !

- Chère Hedwige !

Grégoriska me serra contre son coeur, nos lèvres se rencontrèrent. Oh! il l'avait bien dit : c'était un homme d'honneur à qui j'avais ouvert la porte de ma chambre : mais il le comprit bien : si je ne lui appartenais pas de corps, je lui appartenais d'âme.

La nuit s'écoula sans que je pusse dormir un seul instant.

Je me voyait fuyant avec Grégoriska ; je me sentais emportée par lui comme je l'avais été par Kostaki ! seulement, cette fois, cette course terrible, effrayante, funèbre, se changeait en une douce et ravissante étreinte à laquelle la vitesse ajoutait la volupté, car la vitesse a aussi une volupté à elle.

Le jour vint.

Je descendis.

Il me sembla qu'il y avait quelque chose de plus sombre encore qu'à l'ordinaire dans la façon dont Kostaki me salua. Son sourire n'était même plus une ironie, c’était une menace.

Quant à Smérande, elle me parut la même que d'habitude. Pendant le déjeuner, Grégoriska ordonna ses chevaux. Kostaki ne parut faire aucune attention à cet ordre.

Vers 11 heures, il nous salua, annonçant son retour pour le soir seulement, et priant sa mère de ne pas l'attendre à dîner ; puis, se retournant vers moi, il me pria, à mon tour, d'agréer ses excuses.

Il sortit. L'oeil de son frère le suivit jusqu'au moment où il quitta la chambre, et, en ce moment, il jaillit de cet oeil un tel éclair de haine que je frissonnai.

La journée s'écoula au milieu de transes que vous pouvez concevoir. Je n'avais fait confidence de nos projets à personne ; à peine même dans mes prières, si j'avais osé en parler à Dieu, et il me semblait que ces projets étaient connus de tout le monde ; que chaque regard qui se fixait sur moi pouvait pénétrer et lire au fond de mon coeur. Le dîner fut un supplice : sombre et taciturne, Kostaki parlait rarement ; cette fois, il se contenta d'adresser deux ou trois fois la parole en moldave à sa mère, et chaque fois l'accent de sa voix me fit tressaillir.

Quand je me levai pour remonter à ma chambre, Smérande, comme d'habitude, m'embrassa, et, en m'embrassant, elle me dit cette phrase, que, depuis huit jours, je n'avais point entendue sortire de sa bouche :

- Kostaki aime Hedwige.

Cette phrase me poursuivit comme une menace ; une fois dans ma chambre, il me semblait qu'une voix fatale murmurait à mon oreille : Kostaki aime Hedwige ! Or, l'amour de Kostaki, Grégoriska me l'avait dit, c’était la mort.

Vers 7 heures du soir, et comme le jour commençait à baisser, je vis Kostaki traverser la cour. Il se retourna pour regarder de mon côté, mais je me rejetai en arrière, afin qu'il ne pût me voir.

J'étais inquiète, car, aussi longtemps que la position de ma fenêtre m'avait permis de le suivre, je l'avais vu se dirigeant vers les écuries. Je me hasardai à tirer les verrous de ma porte et à me glisser dans la chambre voisine, d'où je pouvais voir tout ce qu'il allait faire. 

En effet, il se rendait aux écuries. Il en fit sortir alors lui-même son cheval favori, le sella de ses propres mains et avec le soin d'un homme qui attache la plus grande importance aux moindres détails. Il avait le même costume sous lequel il m'était apparu pour la première fois. Seulement, pour toute arme, il portait son sabre. Son cheval sellé, il jeta les yeux encore une fois sur la fenêtre de ma chambre. Puis ne me voyant pas, il sauta en salle, se fit ouvrir la même porte par laquelle était sorti et devait rentrer son frère et s'éloigna au galop, dans la direction du monastère de Hango.

Alors mon coeur se serra d'une façon terrible, un pressentiment fatal me disait que Kostaki allait au-devant de son frère. Je restai à cette fenêtre tant que je pus distinguer cette route, qui, à un quart de lieue du château, faisait un coude et se perdait dans le commencement d'une forêt. Mais la nuit descendit, à chaque instant plus épaisse, la route finit par s'effacer tout à fait. 

>>suite>>