Chronique

de l'adaptation cinématographique des oeuvres noires et gothiques

Le cinéma est sans nul doute la forme sous laquelle la résurgence gothique s'est faite de la manière la plus frappante. Sans cesse ses thèmes sont réemployés, réinventés, dans une myriade de films très divers, du "Nosferatu" de Murnau au "Sleepy Hollow" de Burton.

Dès 1896, un an avant la parution du "Dracula" de Bram Stoker, le français Georges Méliès, le génial pionnier des effets spéciaux, réalise "Le Manoir du Diable", court métrage fantastique ayant le vampire pour thème principal. Dans une salle voûtée, une bande de sorcières apparaissent et disparaissent, et un personnage vêtu d'une cape et capable de se transformer en chauve-souris se désintègre en un nuage de fumée une fois mis en présence du signe de la croix. C'est là, alors même que le cinéma est encore balbutiant et les effets spéciaux à leurs débuts, le premier des films empruntant à la littérature gothique. Dans des productions plus tardives, Méliès continuera d'explorer cette forme, avec des productions telles que "La Phrénologie Burlesque" (1901), "L'Auberge du Bon Repos" (1903) ou encore "Le Monstre" (1903).

Dès son origine, le cinéma a tenté de faire des adaptations des oeuvres de la littérature gothique. Le "Frankenstein" (1910) de Thomas Edison fut par exemple la première adaptation cinématographique du roman de Mary Shelley. En 1921, au moins 9 versions du "Dr Jekyll and Mr Hyde" de R.L. Stevenson furent produites en Angleterre, en Allemagne, au Danemark et aux États Unis. E.A. Poe eu lui aussi droit à un certain nombre d'adaptations de ses oeuvres. Le film français "Le Système du Docteur Goudron et du Professeur Plume" (1912) est basé sur la nouvelle de Poe "The System of Doctor Tarr and Professor Feather", alors que "Die Pest in Florenz" (1919) de Fritz Lang est une adaptation du "Mask of the Red Death" de Poe. Mentionnons aussi le monument "Nosferatu" (1922), chef d'oeuvre expressioniste de l'allemand Murnau et adaptation du roman de Stoker.

Les années 30 furent marquées par la résurgence des thèmes gothiques dans les "Monsters Movies" hollywoodiens. Dès 1931, "Dracula", adapté de la pièce d'Hamilton Deane et John L. Balderston connaît un gros succès populaire. Il en ira de même pour le "Frankenstein" (1931) des studios de l'Universal.

Ce dernier était à l'époque le plus fameux des studios de production de "Monsters Movies", et ce, même s'il ne parvint pas à étouffer les autres studios, tels que la MGM (qui produit "Freaks" (1932), "Mad Love" (1935), ou encore "Mark of the Vampire" en 1935), Les Frères Warner ("Mystery of the Wax Museum" (1933), "The Beast with Five Fingers" (1946), Columbia ("The Black Room" (1935) et la Paramount ("Dr Jekyll and Mr Hyde" (1931). D'autres studios, indépendants, produiront de véritables bijoux d'imagination, comme le "Doctor X" (1931) de la First National et le "Whtite Zombie" (1933) de Amusement Securities.

Tout comme leur prédécesseurs papiers, ces films étaient principalement destinés à un public féminin, car présentés comme des "romances gothiques" où l'amour existe malgrès le tragédie, la mort et l'horreur. Ainsi, l'affiche du "Dr Jekyll and Mr Hyde" de 1931 mentionnait "A great love story", alors que le "Dracula" de la même année fut plus tard projeté dans les théâtres américains le jour de la saint Valentin et comportait sur son affiche "The story of the strangest passion ever known". Par ailleurs, dans les années 40, les scénarios tendent de plus en plus à reprendre le thème récurent des romans gothiques de la femme persécutée (thème dont les origines remontent au tout premier des romans gothiques, "Le Château d'Otrante" d'Horace Walpole).

La période d'après guerre vit se multiplier le nombre des films du genre et se distinguer des réalisatuers et des maisons de production telle que la Hammer Films. Cette compagnie familliale brittanique fit l'acquisition des droits cinématographiques des films d'horreur d'Universal des années 30 et 40. Elle exploita lourdement les grands mythes littéraires tels que Frankenstein, Dracula ou encore Carmilla. Durant la vingtaine d'année pendant lesquelles la Hammer produisit des films d'horreur, 16 de ses productions mirent en scène Frankenstein, le Dr Jekyll ou Dracula. Dans ses films, la figure de l'homme célibataire (bien souvent, un professeur, un psychiatre, un prêtre ou un archéologue...) caractérise l'autorité et le présente comme le possesseur du savoir indispensable pour battre le mal. Le désir sexuel est appréhendé comme une faiblesse de l'individu. La femme, quand à elle, apparaît comme incapable de se prévenir elle-même de devenir une victime (peut-on dans tout cela voir une marque du puritanisme américain de l'époque ?).

Un autre important producteur de cette période est Roger Corman. Entre 1960 et 1964, il réalisa 7 films adaptant des oeuvres d'E.A. Poe : "The Fall of the House Usher" (1960), "The Mask of the Red Death" (1964), "The Tomb of Ligeia" (1964)... Ses films sont en particulier remarquables par leur forte suggestivité visuelle, avec une utilisation de la couleur et des mouvements de caméra qui, selon lui, étaient la meilleure manière de traduire le "pensée subconsciente" que Poe utilisait pour écrire. Avec des films tels que "Eraserhead" (1976), "The Elephant Man" ou encore "Dune", David Lynch se place dans la continuité, manifestant sa fascination morbide pour le corps et la chair.

Les mythes qu'a créé la littérature gothique et noire sont une source intarissable d'inspiration pour les scénaristes et les réalisateurs de films. Même s'il ne faut pas assimiler tout les films d'horreur ou fantastiques à la culture gothique, force est de constater que ces derniers, d'une manière ou d'une autre, en sont ses descendants.

Pour prendre un bon exemple, prenons le récent "Sleepy Hollow", qui a connu un vif succès populaire, et qui n'est autre qu'une adaptation du livre de Washington Irving, ou encore "Shadow of the Vampire", actuellement en tournage, mettant en scène J. Malkovich et relatant le tournage du "Nosferatu" de Murnau. Le mythe nourrit le mythe...