Horace Walpole

 

Grand seigneur et dilettante, esprit fin et cultivé, Horace Walpole (1717-1797), quatrième fils du premier ministre Sir Robert Walpole, fut une des personnalités les plus distinguées de son siècle. Sa longue vie fut relativement calme. Passionné pour les antiquités médiévales que lui avait révélé son voyage en Italie (1739), il transforma sa maison de Strawberry Hill en manoir gothique et consacra aux souvenirs du passé le temps qu’il ne donnait pas à ses récréations d’imprimeur. Car Walpole, bien que membre du Parlement depuis 1741, ne s’intéressait que fort peu à la politique ; et les deux voyages qu’il fit sur le continent, en France et en Italie, dans les années de sa jeunesse et de sa maturité, furent sans doute les évènements les plus considérables de son existence.

 

Horace Walpole
Mais si la vie de Walpole ne présente que peu d’intérêt, sa personnalité morale est en revanche particulièrement attirante. Elle nous est parfaitement connue grâce à la volumineuse correspondance qu’il nous a laissé. Il apparaît comme un esprit curieux, aux idées larges, au jugement sûr. Sa philosophie courageuse et nuancée de cynisme n’exclut pas une réelle faculté d’affection et de sympathie. Elle s’appuie sur un talent d’observation sincère et perspicace. Il n’est pas excessif de dire que nous pouvons voir en lui un excellent modèle de gentilhomme anglais du XVIIIe siècle, doué d’une vaste culture, profondément pénétré de toutes les influences contemporaines et de l’influence française en particulier.

C’est ce raffinement et ce charme personnel qui confèrent leur valeur aux lettres de Horace Walpole et font de lui un des plus illustre épistolier de la littérature britannique. Toutefois, il n’eut jamais la volonté d’exploiter complètement ses indiscutables dons d’écrivain. Hormis la correspondance qui préserve son nom de l’oubli, son oeuvre ne comprend que quelques pièces de théâtre de peu de valeur, divers écrits historiques d’importance assez secondaire, et le célèbre "Château d’Otrante".

La demeure de Strawberry Hill, résidence d'H. Walpole
"LE CHÂTEAU D’OTRANTE"

C’est en 1764 que fut publié cet étrange roman. Il connu dès sa publication un succès prodigieux. Des personnes de goût raffiné, telles que le poète Gray, le considérèrent comme un “chef d’oeuvre de fiction”. Cet enthousiasme pour une oeuvre toute baignée d’un sentimentalisme fade et sans chaleur, peut, à juste titre, nous causer quelque surprise. “Il est fort difficile de se prêter à la suggestion que ce roman élabore par des moyens intenses et gros”, dit M. Cazamian. Rien n’est en effet de nature à justifier dans nos esprits modernes, l’enthousiaste accueil de la plus grande partie du public anglais contemporain.

La bibliothèque de Walpole, à Strawberry Hill

Une psychologie sommaire et toute conventionnelle guide maladroitement les actions des personnages et ne leur confère pas les caractères essentiels de la vie. Mathilde et Hyppolite, dont Walter Scott aurait su faire des héroïnes pathétiques, ne sont sous la plume de Walpole que des silhouettes sans relief, de froids modèles d’absolue perfection. Prototype du futur héros romantique, le personnage de Théodore n’est pas dessiné plus vigoureusement : Walpole en fait une véritable abstraction de vertu, en quoi survivent toutes les traditions de grandeur incorruptibles et chevaleresque. C’est seulement avec Manfred que nous rencontrons l’ébauche d’un véritable caractère. Encore ne réussit-il pas, malgré le tragique destin qui l’accable, à être véritablement et profondément humain.

Le moyen-Age de Walpole se résume au seul décor : le Château, et encore n’est-il que faiblement évocateur. Avec ce premier essai, nous sommes bien loin des résultats que les romantiques sauront atteindre lorsqu’ils voudront peindre la couleur locale.

Dans ce décors sommaire, parmi ces personnages artificiels, les phénomènes surnaturels que Walpole multiplie s’avèrent impuissant à créer ce qu’on appellerait aujourd’hui “l’atmosphère” du roman.

Accueilli avec enthousiasme pour le charme de sa nouveauté, le Château d’Otrante est aujourd’hui gardé de l’oubli parce qu’il est à l’origine d’un genre littéraire nouveau : il est le premier roman terrifiant ou “roman noir”, initiateur de toute une littérature qui s’épanouira pendant plus d’un demi-siècle en Angleterre et en France et dont les grands courants se manifestent encore aujourd’hui. Le public, fatigué du rationalisme classique, attendait des oeuvres qui lui apporteraient des thèmes nouveaux d’émotion. Walpole comprit ce besoin ; et, le premier, entreprit consciemment de de le satisfaire. C’est à ce titre que le Château d’Otrante garde le plus vif intérêt. Ses apparitions, ses fantômes, donnèrent naissance à toute une littérature, dite “terrifiante”, et l’influence de Walpole s’étendit bien au delà même de ses successeurs directs : Clara Reeve, Mrs. Radcliffe, Lewis, Maturin, qui, de 1764 à 1830 environ, reprirent en améliorant les procédés du Château d’Otrante. Plus tard, Walter Scott subira à son tour l’influence de Walpole et lui rendra un juste hommage.

Strawberry Hill, de nos jours
En France, le Château d’Otrante exerça une indiscutable action sur l’évolution de la littérature : le thème romantique de la beauté de la mort et du charme des ruines n’a pas d’autre origine. Balzac, Hugo, Nodier, Théophile Gautier se sont largement inspirés de l’école anglaise de la terreur.

Mais l’influence des romans noirs s’est étendue au delà de la période où elle s’exerçait en quelque sorte directement. Le roman policier actuel dont une demeure mystérieuse forme souvent le décors principal, où les souterrains, trappes... ne sont pas ménagés, où le merveilleux, quelquefois scientifique, joue le rôle tenu jadis par les puissances de la nuit, n’est autre qu’une forme rajeunie des romans de terreur et de mystère. D’autre part, l’influence du roman noir est sensible dans toute la poésie surréaliste.

Horace Walpole a été le précurseur du Roman noir : de Maturin (pour la mise en scène), de Lewis (pour la précipitation passionnée des événements), d’Ann Radcliffe (pour l’atmosphère et le droit à l’absurde) et même d’Achim d’Arnim (pour la froideur dans le bizarre). Et quelques-uns des grands pans d’ombre du Château d’Otrante alimentent le terrible feu qu’allumèrent Sade, Poe et Lautréamont pour échapper au néant. Comme il n’y a qu’une grandeur, cela assure à jamais la gloire d’Horace Walpole

Paul Eluard