Montague Summers

 

Tout amateur en vampirologie est, tôt ou tard, amené à croiser le nom de Montague Summers. Ses textes, écrits pour la plupart dans les années 20, l'établirent comme la plus grande autorité en la matière de l'époque et une des plus importante jusqu'à nos jours. The Vampire : His Kith and Kin (1928) et The Vampire in Europe (1929) enquêtent sur ce sujet et toutes ses ramifications en présentant une chronique des croyances folkloriques relatives à la mort et aux vampires qui, de part leur profondeur et leur champ d'investigation, sont jusqu'à présent restés inégalés.

Même les plus fervents admirateurs de Summers admettent que son style est souvent dense et un peu rebutant. Ses arguments sont (trop ?) largement accompagnés d'exemples et étudiant des points qui obscurcissent souvent le déroulement de son argumentation, et ce, aussi fascinants ces exemples et anecdotes puissent être. Summers s'avère un adepte ardent des citations multilingues. Nombre des pages de The Vampire. His Kith and kin sont rédigées en latin, en grec et surtout en français. Toutefois, ces lourdeurs et ces difficultés participent bien sûr au charme de Summers, tout en témoignant des capacités intellectuelles qui étaient les siennes.

Même s'il écrivait au 20e siècle, l'allure de Summers appartenait d'avantage à des âges plus anciens. Dans la vie de tout les jours, il se sentait comme un réfugié du 18e siècle mais certaines de ses opinions pouvaient paraître plus antiques encore. Comme certains savants médiévaux, il croyait, en faisant ses chroniques sur les vampire, qu'il étudiait une terrifiante réalité, et pas seulement quelque élément fictionnel ou superstitieux appartenant à une culture lointaine ou exotique. Ce qui, aux yeux des sceptiques, peut sembler naïvement crédule. Certains lui reprochent son peu de recul critique par rapport à ses sources, particulièrement les sources ecclésiastiques : si un dignitaire de l'Eglise (comme Calmet, par exemple) parle des vampires et notes les témoignages qu'il juge les plus fiables, Summers semble prendre chacune de ses déclarations au pied de la lettre. Mais ceci n'est guère un grand handicap. Summers manquait très certainement du regard critique et du détachement recherchés par les savants modernes, mais il réussit à montrer à quel point le mythe du vampire était un mythe universel, combien il l'était encore de son temps, et participa à le faire perdurer jusqu'à nous.

Alphonsus Joseph-Mary Augustus Montague Summers naquit en Angleterre, à Pembroke Lodge, près de Bristol, le 10 avril 1880. Il était un personnage fascinant en lui-même. De son vivant il était décrit par ses proches comme quelqu'un d'aimable, courtois, et généreux, mais ceux qui le côtoyaient le plus ressentaient en sa présence une certaine gêne et une indéfectible impression de mystère. Il était d'apparence joufflue, rond de visage et généralement souriant. Ses vêtements ressemblaient à ceux d'un clerc du 18e siècle, avec quelques accessoires extravagants comme canne à pommeau d'argent illustrant l'enlèvement de Leda par Zeus. Il portait souvent des capes flottantes noires et était couronné d'une curieuse coiffure de sa propre conception qui amena de nombreuses personne à affirmer qu'il s'agissait en réalité d'une perruque. Sa voix était vive, joyeuse et souvent en complet contraste avec les contes macabres qu'il avait l'habitude de raconter. Voici comment l'écrivain Lance Sieveking décrit sa première rencontre avec Summers, autour de 1922, dans un pub au nom de circonstance : " The Half Moon " (la Demie-Lune) :

"Mais défroqué ou pas, il portait toujours sa soutane ce soir là. Il était de taille moyenne et avait une figure ronde et grasse avec un visage avec de grands yeux ronds et protubérants. Ses mains étaient potelées et très blanches. Il avait une façon de parler très maniérée.

Quand je me présentais à lui… Je lui demandais ce qu'il pensait d'Aleister Crowley. Il manifesta tout de suite son intérêt, mais je lui confessais que je ne le connaissais pas moi-même. J'insistais pour qu'il me parle de cet homme que tout le monde était persuadé que je connaissais, et comme il était de ceux qui aiment s'entendre parler, Montague Summers parla beaucoup d'Aleister Crowley, que finalement il paraissait connaître assez bien, et en la compagnie duquel il avait assisté à de nombreux sabbats. Il semblait que tous les deux étaient membre honoraires de nombre des meilleurs couvents de sorcières. J'aurais voulu pouvoir écrire tout ce qu'il me dit alors que cela était encore frais dans ma mémoire. Aujourd'hui, tout ce dont je me rappelle est une cascade de termes ésotériques et l'impression générale qu'il ne pensait pas grand-chose de Crowley en tant que magicien ".

Quand à Crowley, il reconnaissait en Summers un démonologue de grande intelligence et d'une profonde connaissance.

Toute sa vie Summers étonna son entourage par ses connaissances en matière de sciences occultes, ésotériques ou folkloriques. Nombre de ces personnes déclarèrent qu'il fut le personnage le plus extraordinaire qu'il connurent de leur vie.

En dépit de son allure bonhomme et de son affabilité, quelques personnes le trouvaient pourtant sinistre, ce qui n'était pas pour lui déplaire. Malgré son amabilité quotidienne, il pouvait s'avérer furieusement intolérant lorsqu'il était lancé dans des débats académiques. Il circulait aussi quelques rumeurs selon lesquelles dans sa jeunesse, il aurait pratiqué la magie noire. Si cette accusation est vraie, le seul effet que cela eu sur lui fut de le remonter totalement contre ces pratiques : il était peut-être fasciné, voire même obsédé par les sorcières, les vampires et leurs cohortes démoniaques, mais la masse importante que représente ses textes montre à quel point il était hostile envers eux. Toute sa vie, il poursuivit sa recherche de documents sur les manifestations du Malin, ce qui le conduisit à devenir un auteur particulièrement prolifique sur le sujet.

Montague Summers grandit dans une famille fortunée vivant à Clifton, près de Bristol. La religion joua toujours un grand rôle dans sa vie : il fut élevé dans la tradition anglicane évangélique, mais son amour pour les cérémonies et les sacrements le conduirent à la High Church. Après avoir fait ses classes de théologie à Oxford, il fit ses premiers pas dans les ordres au collège de Théologie de Lichfield et entra en apprentissage comme curé dans le diocèse de Britton près de Bristol. Cette carrière prit fin par une pluie de scandales qui le minèrent toute sa vie, dénués de preuves et impliquant des enfants de chœur. Un an plus tard, il se convertit au catholicisme et fut bientôt déclaré comme avoir été ordonné prêtre catholique, adoptant le titre de révérend. Il y a quelques doutes quant à la légitimité de ce titre. En effet, il ne donna jamais les sacrements que chez lui, de manière privée. La vérité est probablement qu'il fut effectivement ordonné, mais en dehors des procédures régulières de l'Eglise. Il n'apparaît d'ailleurs pas dans la liste des membres de clergé du Royaume Uni, n'était sous l'autorité d'aucun évêque et ne pouvait par conséquent pratiquer publiquement.

Cepandant, aucun de ses amis proches ne doutait de la sincérité de sa foi religieuse, aussi blasphématoire qu'ait pu paraître sa conversion. Dame Sybil Thorndike écrivit à propos de lui : " Je pense qu'à cause de sa profonde croyance dans les tenants de la chrétienté catholique orthodoxe il était capable d'être aussi frivole dans son approche de certaines hétérodoxies macabres. Son humour, son " fichu humour " conne disait certains, était surtout rafraîchissant, si différent du fatiguant sentimentalisme de tant de fervents croyants ".

Pour vivre, Summers retirait quelques subsides du modeste héritage de son père, agrémenté de ce qu'il gagnait en donnant des cours dans diverses écoles, comme la Hertford Grammar, la Central School of Arts and Crafts in Holborn, et la Brockley School dans le sud de Londres, où il fut senior en anglais et maître en classiques. Il décrivait l'enseignement comme : " un des plus difficiles et déprimant commerce qui soit, et donc en quelque sorte cela dû même être plus agréables il y a trois cents ans quand les garçons étaient presque aussi stupides que ceux d'aujourd'hui le sont ". En réalité, il était à la fois amusant et efficace en tant que professeur, une fois les problèmes de discipline surmontés, et était populaire à la fois avec ses élèves et ses collègues.

A partir de 1926, alors qu'il avait dans les 45 ans, l'écriture et l'édition de ses livres lui permirent de gagner suffisamment pour se consacrer plus activement à ses passions et à son amour pour les voyages, surtout en Italie. Le gros de son activité était alors dédié à théâtre anglais de la Renaissance du 17e siècle. A début de 1914, avec la Shakespeare Head Press, Summer édita un grand nombre de pièces pour divers éditeurs, accompagnées de longues introductions critiques qui étaient très prisées et contribuèrent beaucoup à sauver la littérature de cette période de l'oubli.

Non content d'éditer et de préfacer ces pièces, Summers aida en 1919 la Phoenix Society, qui avait pour projet de jouer à Londres. La représentation fut un succès immédiat et Summers se jeta corps et âme dans tout les aspects de la production, qui fut jouée dans nombre de salles de théâtre. Ceci lui apporta une certaine célébrité dans la bonne société de Londres et lui ouvrit les portes des salons les plus privés, dans lesquels il fit preuve de son érudition. En 1926, il fut reconnu comme la plus grande autorité vivante en matière de théâtre de la renaissance.

L'implication de Summers dans le théâtre présente un curieux parallèle avec son proche contemporain Bram Stoker, qui passa une partie de sa vie au " service " de l'acteur Sir Henry Irving, au Lyceum Theater de Londres. Par ailleurs, certains suspectèrent Summers de nourrir une certaine jalousie à l'encontre de Stoker, persuadé qu'il était que le succès de Dracula était surtout dû au choix du sujet qu'à de quelconques qualités littéraires de la part de Stoker.

La célébrité de Summers en tant qu'expert en occultisme commença en 1926 avec la publication de son History of Demonology and Witchcraft, suivi d'une série d'autres études sur la sorcellerie, les vampires et les loups-garous. En tant qu'éditeur, il présenta au public une réimpression de The Discovery of Witches, de l'infâme Mathew Hopkins, ainsi que la première traduction anglaise de ce classique de la littérature du 15e siècle qu'est le Malleus Maleficarum, le fameux traité de chasse aux sorcières d'Institoris et de Sprenger. Plus tard, il produisit aussi nombres d'études sur le roman gothique, une autre de ses passions, notamment The Gothic Quest : a History of the Gothic Novel (Fortune Press, 1938) et A Gothic Bibliography (Fortune Press, 1940).

Dans son introduction du roman d'Horace Walpole, The Castle of Otranto, Summers manifeste cet intérêt pour le roman gothique en écrivant :

 

"There is in the Romantic revival a certain disquietude and a certain aspiration. It is this disquietude with earth and aspiration for heaven which inform the greatest Romance of all, Mysticism, the Romance of the Saints. The Classical writer set down fixed rules and precisely determined his boundaries. The Romantic spirit reaches out beyond these with an indefinite but very real longing to new and dimly guessed spheres of beauty. The Romantic writer fell in love with the Middle Ages, the vague years of long ago, the days of chivalry and strange adventure. He imagined and elaborated a mediaevalism for himself, he created a fresh world, a world which never was and never could have been, a domain which fancy built and fancy ruled. And in this land there will be mystery, because where there is mystery beauty may always lie hid. There will be wonder, because wonder always lurks where there is the unknown. And it is this longing for beauty intermingling with wonder and mystery that will express itself, perhaps exquisitely and passionately in the twilight moods of the romantic poets, perhaps a little crudely and even a little vulgarly in tales of horror and blood."

 

Montague Summers mourut d'une attaque cardiaque le 10 août 1948, dans sa demeure de Richmond. En 1986, une opération fut montée pour offrir à la dernière demeure de Summers une pierre tombale gravée. Jusqu'alors, sa tombe du cimetière de Richmond ne portait aucune inscription et était simplement connue sous le numéro 10818. Une stèle simple fut donc déposée le 26 novembre 1988, portant la légende "Racontez-moi des choses étranges", mots avec lesquels il engageait souvent toute conversation avec les gens qui venaient lui rendre visite de son vivant.

 

[à découvrir sur Oscurantis : l'intégralité de la colossale étude de Summers : The Vampire. His kith and Kin (1928)]