D.A.F., marquis de Sade

Le nom seul de cet infâme écrivain exhale une odeur cadavéreuse qui tue la vertu et inspire l’horreur. L’ami des Lois, du 29 août 1799.

Donatien Alphonse François, marquis de Sade, seigneur de La Coste et de Saumane, coseigneur de Mazan, lieutenant général aux provinces de Bresse, Bugey, Valmorey et Gex, mestre de camp de cavalerie et gand écrivain français, naquit à Paris, en l’hôtel de Condé (où sa mère était dame de compagnie de la princesse), le 2 juin 1740. Par son père, Sade appartient à une vieille noblesse provençale. Laure, femme d’Hugues de Sade, fut celle-là même qu’aima et chanta Pétrarque. Par sa mère, Marie-Éléonore de Maillé de Carman, il s’apparente à la branche cadette de la maison de Bourbon. De 1744 à 1750, le jeune marquis est à Saumane, où son oncle paternel, l’abbé de Sade d’Ebreuil, historien élégant et solide, s’est chargé de sa première éducation. En 1750, il revient à Paris pour entrer au collège d’Harcourt, chez les jésuites. En 1755, après un an d’exercices à l’école des chevau-légers, il est nommé sous-lieutenant au régiment d’infanterie du roi. Cornette de carabiniers en 1757, puis capitaine de cavalerie, Sade prend part à la guerre de Sept Ans. Le 17 mai 1763, il épouse, à regret mais avec l’agrément de la famille royale, Renée-Pélagie Cordier de Launay de Montreuil (issue d'une riche famille parlementaire), dont il aura deux fils et une fille, et qui se signalera par son dévouement conjugal sans réserve.

Tout ce qui est possible à l’imagination la plus déréglée d’inventer d’indécent, de sophistique, de dégoûtant même, se trouve amoncelé dans ce roman bizarre [Justine ou les Malheurs de la Vertu], dont le titre pourrait intéresser et tromper les âmes sensibles et honnêtes.” Journal Général de France du 27 sept. 1792.

Cinq mois après son mariage, Sade est incarcéré pendant quinze jours au donjon de Vincennes, pour excès commis dans une petite maison :

Le 3 avril 1768, il aborde Rose Keller, jeune femme de trente ans, demande l'aumône place des Victoires; elle est à la dernière extrémité de la misère et peut-être tentée par la prostitution, susceptible en tout cas d'accepter en passant une partie de libertinage. Sade l'aborde, s'engage à l'employer dans sa maison en qualité de gouvernante et, sur son acceptation, la conduit à Arcueil, lui fait visiter sa maison, l'entraîne dans une chambre, l'attache sur un lit, la fouette cruellement, enduit ses blessures de pommade, recommence jusqu'à l'orgasme, menace de la tuer si elle ne cesse de crier et se propose, puisqu'on est à Pâques, de la confesser lui-même.

Rose réussit à s'enfuir par la fenêtre, ameute le village; une procédure s'ensuit, à la suite de laquelle Sade est interné pendant sept mois. Punition rigoureuse eu égard à la qualité du condamné et à l'indulgence dont on faisait généralement preuve pour ce genre d'écarts des jeunes gens bien nés à cette époque. Dans cette sentence, la profanation de la flagellation du Christ et du sacrement de pénitence a dû peser plus lourd que la cruauté du traitement infligé à Rose Keller, qui obtient par ailleurs une indemnité énorme.

Incarcéré à Saumur, puis à Pierre-Encise, mais admis à faire valoir ses lettres d’abolition, Sade n’est condamné qu’à une amende par la Grand-Chambre du Parlement ; cependant, il reste détenu sur l’ordre du roi jusqu’en novembre 1768.

Le 27 juin 1772, de passage à Marseille, il se rend le matin avec son domestique Latour dans une chambre où quatre filles de joie sont réunies. Lors de cette orgie, moult flagellations sont reçues et infligées. Futution, pédication hétéro et homosexuelles (en principe, crime alors puni de mort. Mais les puissants, à l'époque tout comme aujourd'hui, ne sont jamais poursuivis) sont entreprises; l’une des filles goûte aux anis cantharidés (la cantharidine est un alcaloïde toxique et congestionnant, très énergique et alors considérés comme un puissant aphrodisiaque) que lui offre le marquis. Le soir, Sade rend visite à une autre prostituée qui absorbe tout le contenu de la bonbonnière de son client. Elle se trouve bientôt dans un tel état qu’on la croit empoisonnée. La chose s'ébruite et le Lieutenant-général criminel recueille sa plainte. Sade, qui a pris la fuite en Italie avec sa belle-soeur, Anne-Prospère de Launay, chanoinesse, qu’il fait passer pour sa femme, est condamné par le Parlement de Provence à la peine capitale pour crimes d’empoisonnement et de sodomie ; le 12 septembre, il est exécuté en effigie sur la place des Prêcheurs, à Aix. Réfugié à Chambéry en octobre 1772, il est arrêté le 8 décembre sur l’ordre du roi de Sardaigne agissant à la requête de sa belle-mère, la présidente de Montreuil, et conduit à la forteresse de Miolans. Il s’en évade le 1er mai 1773.

Les excès de l’imagination à quoi l’entraîne son génie naturel et le disposent ses longues années de captivité, le parti pris follement orgueilleux qui le fait, dans le plaisir comme dans le crime, mettre à l’abri de la satiété ses héros, le souci qu’il montre à varier à l’infini, ne serait-ce qu’en les compliquant toujours d’avantage, les circonstances propices au maintien de leur égarement, ont toute chance de faire surgir de son réçit quelque passage d’une outrance manifeste, qui détend le lecteur en lui donnant à pender qu’il n’est pas dupe.”, André Breton, 1940.
Portrait de Sade
Son séjour à La Coste, entre 1774 et 1777, est marqué par plusieurs scandales, dont le plus grave est celui des “petites filles”. De passage à Paris, en février 1777, Sade, contre lequel la présidente de Montreuil a obtenu une lettre de cachet, est de nouveau incarcéré au donjon de Vincennes. En juin 1778, il est transféré à Aix, où l’arrêt du Parlement de Provence est cassé, par défaut absolu du crime présupposé d’empoisonnement. Cependant, toujours justiciable de la lettre de cachet, il quitte la ville d’Aix sous escorte policière. A l’étape de Valence, il réussi à s’échapper et se réfugie à La Coste, où il est arrêté de nouveau le 26 août. Reconduit à Vincennes, il y demeurera captif du 8 septembre 1778 au 29 février 1784, date à laquelle il est transféré à la Bastille. Quelques jours avant le 14 juillet 1789, pour avoir tenté d’ameuter le peuple en criant par la fenêtre de sa chambre qu’on voulait égorger les prisonniers, il est extrait de la forteresse et transporter chez les religieux de Charenton-Saint-Maurice.

Libéré le 2 avril 1790, à la suite du décret des les lettres de cachet, Sade, deux ans après, participe comme secrétaire aux travaux de la section des Piques. En août 1793, président de cette section, il refuse de mettre aux voix une motion inhumaine. Accusé de modérantisme, le ci-devant marquis est arrêté le 5 décembre. Enfermé aux Madelonnettes, puis aux Carmes, à Saint-Lazare et à Picpus, son nom figure dans le répertoire collectif de Fouquier-Tinville du 8 Thermidor. Mais l’huissier du tribunal révolutionnaire le recherche en vain dans les différentes prisons, et Sade échappe ainsi providentiellement à la guillotine. Rendu à la liberté le 13 octobre 1794, il est arrêté sept ans après, le 6 mars 1801, par la police du Consulat, comme auteur des romans scandaleux de Justine et de Juliette (1797). Après un séjour de deux ans à Sainte-Pélagie et à Bicêtre, il est interné administrativement à l’hospice de Charenton, où Marie-Constance Quesnet, sa maîtresse, obtint de se fixer auprès de lui. Grâce à la bienveillance du directeur, M. de Coulmier, Sade est admis à organiser jusqu’en 1808 des représentations théâtrale auxquelles viennent assister les personnes les plus élégantes de Paris. Il meurt le 2 décembre 1814, ayant consumé en prison trente deux années de ses 74 ans d'existence. Aucun nom ne fut gravé sur sa pierre tombale.

Les bordels parisiens, qu'il a fréquentés assidûment, et les prostituées de toute sorte - elles sont trente mille à Paris à la fin du siècle - lui ont certainement fourni une matière première abondante. Chez la maquerelle Gourdan, on peut se livrer à toutes les excentricités; dans un des salons, se trouve une merveille, le fin du fin en matière d'érotisme à la mode un fauteuil à bascule où, dès qu'elle est assise, la patiente est renversée, jambes écartées, pieds et poings liés, et violée sans résistance. Le duc de Fronsac, inventeur ingénieux de cet appareil à supplice, peut ainsi venir à bout des plus récalcitrantes. On trouve aussi, dans cette aimable maison, des pastilles dites " à la Richelieu", dragées de cantharide et bien entendu des verges pour la flagellation.

Si, en tant qu’écrivain publié, Sade appartient tout entier à l’époque révolutionnaire, il faut noter qu’en octobre 1788, après dix ans de captivité ininterrompue, plusieurs chefs-d’oeuvre se détachent déjà de la masse importante de ses manuscrits, en particulier les "Cent Vingt Journées de Sodome". Si les "Cent Vingt Journées de Sodome", un siècle avant Krafft-Ebing et Freud, nous fournissent une description systématique des anomalies sexuelles et justifient de ce fait “le lustre que le monde savant a donné au nom de leur auteur en imposant celui de “sadisme” à la plus grave des psychopathies” (M. Heine), elles contiennent également le pages les plus neuves et les plus spontanées que le marquis ait jamais écrites : ainsi le portrait de Blangis, qui brille d’un si noir éclat parmi la nudité splendide des épouses, l’infernale beauté de son sermon aux “êtres faibles et enchaîné”, et cette galerie de proxénètes et de duègnes, de “bardaches” et de fillettes qui ne le cèdent nullement à l’album des Caprices de Francisco Goya.

D’une fécondité peu commune, Sade a composé une douzaine de romans, la plupart de vaste dimension, une soixantaine de contes, une vingtaine de pièces de théâtre, et maints opuscules divers. Un quart environ de ses manuscrits a été détruit par la police du Consulat et de l’Empire. Après avoir été considéré du vivant de leur auteur, et pendant plus d’un siècle après sa mort, comme de monstrueuses parodies issues de l’imagination d’un criminel délirant, les ouvrages du marquis de Sade, grâce aux travaux historiques et critiques de Maurice Heine et de Gilbert Lely, ainsi qu’aux essais métaphysiques de Pierre Klossowski et de Maurice Blanchot, ont pris place de nos jours au rang des chefs-d’oeuvre de la littérature française, tant au point de vue de l’éloquence et de la vivacité du style qu’en raison de la hardiesse et de la profondeur de la pensée.

Si le prisonnier Sade ne plaît pas, aussi n’a-t-il point voulu plaire. Le seul glaive dont il dispose, dans sa ténébreuse solitude, pour se venger d’un monde qui le retient captif : la subversion des valeurs morales et des normes sensitives, pourquoi son desespoir se refuserait-il à le plonger trop avant dans le coeur de l’homme ?” Gilbert Lely, 1957.  


Répertoire des éditions originales :

 

Personne n’a été plus indigné que moi des ouvrages de l’infâme de Sade. Ce scélérat ne présente les délices de l’amour, pour les hommes, qu’accompagnés de tourments, de la mort même pour les femmes.” Restif de la Bretonne, 1798.
Justine ou les Malheurs de la Vertu”, 1791.
“Opuscules politiques”, 1797-1793.
“La Philosophie dans le Boudoir”, 1795.
“Aline et Valcou ou le Roman philosophique”, 1795.
“La Nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu, suivie de l’Histoire de Juliette, sa soeur”,
1797.
“Oxtiern ou les Malheurs du libertinage”, an VIII.
“Les Crimes de l’amour, nouvelles héroïques et tragiques, précédées d’une Idée sur les
romans”, an VIII.
“L’Auteur des crimes de l’amour à Villeterque”, an IX.
“La Marquise de Gange”, 1813.
“Dorci ou la Bizarrerie du sort”, 1881.
“Historiettes, contes et fabliaux”, 1925.
“Dialogue entre un prêtre et un moribond”, 1926.
“Correspondance”, 1929.
“Les Infortunes de la Vertu”, 1930.
“Les Cent Vingt Journées de Sodome ou l’Ecole du libertinage”, 1931-1935.
“L’Aigle, Mademoiselle”, 1949.
“Histoire secrète d’Isabelle de Bavière, reine de France”, 1953.
“Le Carillon de Vincennes”, 1953.
“Cahiers personnels”, 1953.
“Monsieurs le 6”, 1954.
“Cent Onze notes pour Justine”, 1956.

 

"La nature n'a créé les hommes que pour qu'ils s'amusent de tout sur la terre; c'est sa plus chère loi ce sera toujours celle de mon coeur. Tant pis pour les victimes, il en faut; tout se détruirait dans l'univers, sans les lois profondes de l'équilibre. Ce n'est que par des forfaits que la nature se maintient et reconquiert les droits que lui enlève la vertu. Nous lui obéissons donc en nous livrant au mal; notre résistance est le seul crime qu'elle ne doive jamais nous pardonner." Sade