Renaissance

par Marc V. Synthe

 

Et la pluie de cafards envahit le monde.
 
Un immense voile noir et palpitant masqua la lumière du soleil bleu, une vague gigantesque dans l’océan 
céleste. Des milliers de crépitements grésillèrent, des milliers d’insectes s’échappèrent de la membrane 
du ciel. Une nappe d'ombre glissa dans les artères de ciment et de goudron teintant les rues d’une couleur 
charbon et le bourdonnement enlaça le gémissement du vent. La ville s’assombrit lentement, les bâtiments 
sombrant dans une obscurité épaisse et vibrante.
 
Les enseignes des magasins fermés scintillèrent, illuminant les trottoirs abandonnés où dansaient des 
filets de sable et derrière les fenêtres qui parsemaient les habitations des visages apparurent dans la 
lumière crue des lampes qui pendaient aux plafonds, sereins. Certains même arboraient des sourires. 
Les têtes étaient tournées vers le ciel.
 
Un énorme grésillement se rapprochait doucement, grondait dans la chaleur, augmentant de sonorité 
dans un crescendo pesant.
 
Et la pluie diluvienne s’abattit sur la cité dans une tempête de corps marrons, de pattes et de bruits 
violents. Des percussions enragées se déchaînèrent dans un cafarnaum de sons. Une énorme main 
aux doigts grouillants, gardienne de la tradition se referma sur les âmes.
 
 
 
Des siècles de plaisir.
 
Ils étaient étendus sur la couverture de plumes blanches et soyeuses qui garnissait le lit, qui caressait 
leurs peaux nues et dorées assemblées dans une langoureuse étreinte. Un matelas léger, brillance 
aveuglante de pureté, des frottements s’envolaient. Un filet de lumière bleue s’attardait dans la chambre 
noire, se faufilant sur leurs corps, un intrus agile. Sa clarté océanique transperçait le mince brouillard de 
fumée qui nageait dans la pièce, l’empalait pour aller se poser sur la sculpture.
 
Une oeuvre d’or.
 
Un petit crépitement continu et assourdi résonnait sur les parois de pierre.
 
L’orchestre d’insectes.
 
Les notes ? Des pas de danse, des centaines de petits pas, des centaines de vibrations pour une mélodie 
étrange. Les cafards, par millier dehors, couraient sur les constructions de ce monde, sur les 
innombrables pièces closes où s’étaient cloîtrés les habitants, où s'étaient cloîtrés les enfants de la nuit.
 
Seyan observa la petite ouverture de verre de la chambre et vit passer furtivement deux créatures. 
Un sourire se dessina sur la finesse de ses lèvres, chargé de bonheur, d’un soupçon de douleur, et il 
déposa un baiser sur la joue du garçon qui dormait au creux de ses bras.
 
Ses yeux s’accrochèrent à ce joyaux.
 
-Comme tu es beau, murmura-t-il.
 
Et il plongea dans ses souvenirs.
 
Il se remémora la première nuit, dans un de ces bars poussiéreux et tiède. 
 
La voix féerique d’une chanteuse dérivait sur les accords d’une contrebasse mélodieuse dans l’air 
enfumé au tabac et à l'encens. Il était installé sur un long tabouret noir, près du comptoir massif de bois 
qui s’étendait dans la pièce, comme à son habitude. Une bibliothèque de bouteilles aux couleurs étranges 
s’exhibait face à lui et les murmures des enfants ténébreux se mêlaient aux effluves de la sueur et de l’alcool 
qui coulait dans les verres. Les vêtements noirs flottaient sur les peaux dorées percées d’anneaux argentés 
dans la lumière rouge des lampes tamisées.
 
La jeune fille aux yeux étirés à la noirceur du khôl avait déposé la bouteille de vin sur le bois usé, à sa 
demande. Une boisson rare qu’il ne trouvait qu’ici, importé dans des caisses ballonnées par les mers et 
brûlées par l’ardeur du soleil. Ses narines avaient inhalé les émanations rouges, s’attardant dans l’odeur 
des os brisés et du sucre, du raisin vieilli. Un bouillon de senteurs exquises.
 
Il n’avait pas utilisé de verre. Ses lèvres s’étaient posé sur la bouche froide au goût de liège et avaient 
absorbé l’âme de la bouteille. Il adorait la douceur acre de ce liquide, la chaleur de sa robe vermeille. Il 
était d’ailleurs peut-être le seul à l’apprécier dans cette foule de parures noires. Le vin l’enivrait 
rapidement dans la moiteur des nuits, distillé par la musique où la solitude d’un clair de lune. Cette 
boisson connaissait les secrets de son sang.
 
Une brise de vent avait glissé sur la peau de son visage alors qu’il avalait la première gorgée, chaude et 
piquante, et la porte couverte d’un épais rideau de velours rouge s’était refermée. Il n’avait jamais vu ce 
garçon. Il était paré d’étoffes sombres, semblable à la majorité des enfants qui se rassemblaient dans ce 
lieu. Etrangement il avait gardé la couleur natale de ses cheveux, une couleur blonde de sable. Mais ce qui 
avait retenu toute son attention étaient ses yeux. Ils auraient pu transformer les joyaux les plus beaux du 
monde en de vulgaires cailloux, d’une couleur jade pâle pigmentée de traces d’or. Ils brillaient dans les 
ombres dansantes du bar sur son visage fin et délicat à l’allure enfantine. Le garçon avait scruté les âmes 
et, d’une démarche féline et efféminée, était allé s’asseoir sur la mousse moelleuse d’un fauteuil dans la 
pénombre d’un recoin, seul.
 
Son cœur s’était élancé, la bouteille toujours à la bouche.
 
La contrebasse jouait inlassablement sur la petite estrade, dans le fond de la pièce. Les cordes vibraient 
paisiblement. La chanteuse s’était tue un instant, sirotant un verre de bière et aspirant la fumée d’une 
cigarette coincée entre ses doigts bagués d’argent.
 
Il avait bu des flots rouges de vins, s’enivrant dans les nuages de fumée qui voletaient autour des corps. 
La brume du raisin s’était doucement répandue sur la matière visqueuse de son cerveau. Il avait commandé 
une seconde bouteille et s’était levé sereinement.
 
La chanteuse avait repris le tour sublime de son chant. Sa voix étreignait les cimes des monts mélancoliques, 
la douleur d’une âme au milieu d’un monde décadent et injuste. Des larmes s’étaient même écoulées sur 
ses joues alors qu’elle avait parlé d’espoir, d’amour, et de nuages noirs devant la foule androgyne qui 
l'obversait, envoûtée.
 
Il s’était approché du garçon et avait posé la bouteille sur la petite table aux pieds de fer forgé qui se 
trouvait face à lui. Leurs regards s’étaient rencontrés, le vert avait été aveuglant. Il était resté debout, dans 
l’immobilité de cette rencontre visuelle, dans le fleuve sombre du vin qui coulait dans son sang, la mélodie 
du duo qui retentissait sur les parois et la couleur magnifique des pupilles. Le garçon tenait un verre 
remplis d’un liquide transparent. Il l’avait délicatement posé sur la table et s’était déplacé contre l’angle 
du fauteuil.
 
-Tu peux t’asseoir, avait-il murmuré.
 
Bien plus tard dans la nuit, à l’approche du matin, il avait osé l’embrasser dans la venelle sombre d’une rue. 
Un baiser au goût de vin et de sable. 
 
Son esprit revint dans la chambre noire et s’attarda sur le visage d’Ariel. La contemplation d’un nuage, 
irrémédiablement beau dans la diversité de ses formes, de ses expressions, de ses changements d’états, 
dense ou plus vaporeux, gris et électrique à l’approche d’un orage.
 
Un grain de beauté apparaissait dans le coin de son oeil en amande souligné au khôl, d’un marron sombre. 
Il le toucha du bout du doigt, délicatement, en découvrit la petite rondeur, la texture satinée. Puis il essuya 
précausieusement l’étroit filet de bave qui dérivait sur la joue recouverte d’un infime duvet blond, s’écoulant 
des lèvres envoûtantes. La boucle argentée du collier de cuir qu’il avait autour du cou brillait faiblement. 
Ariel ne s’en séparait jamais. La matière était légèrement usée, vieille et épuisée, d’un noir qui virait au 
gris à certains endroits.
 
Sweet child.
 
Il était beau, une innocence fragile. Une mèche blonde de cheveux naissant sur la chair de son crâne rasé 
s’étendait à travers son visage d’enfant, une chevelure d’or.
 
Seyan se blottit contre la chaleur du corps, la douceur des plumes, et ferma les yeux, s’abandonna à la 
tendresse des mois, l’amour d’Ariel.
 
Il s’endormit dans un cocon noir et blanc, érotique.
 
 
 
Ils dormirent pendant un an, bercés par les incessants crépitements des cafards, la douceur de leurs 
poitrines accrochées. Une mer sombre de rêves. Ils se réveillèrent dans une clarté turquoise qui s’infiltrait 
par l’ouverture de verre, ondulant à travers la pièce. Ariel s’étira langoureusement, tel un félin, la fine 
musculature dorée de ses membres se tendant et s’assouplissant, glissant sur le duvet de plumes, puis se 
rallongea majestueusement. 
 
Un petit prince ténébreux.
 
La main de Seyan se posa sur son ventre imberbe, descendit dans le puits de son nombril.
 
-Tu as bien dormi ? Lui demanda-t-il d’une voix légère.
 
-Oui, très bien. Les bruits des cafards sont tellement doux, lui répondit Ariel d’une voix engourdie par le 
sommeil.
 
Il se frotta les yeux de ses mains fermées en poings, étalant le khôl s’en y prêter attention, et aspira une 
longue gorgée d’air. Des taches noires apparurent aux alentours de ses sourcils. Il s’empara ensuite, avec 
une agilité éthérée, d’un petit instrument posé sur l’obscurité du sol et le tendit à Seyan.
 
-J’ai faim, dit-il gentiment.
 
La pipe de marbre noir échoua dans la main sombre de Seyan. Il en décora l’extrémité de plumes blanches, 
doux contraste, et ses lèvres embrassèrent le petit tube froid, en absorbèrent la tête. Une flamme verte jaillit 
d’un briquet, les plumes s’enflammèrent dans un flamboiement de couleurs, se transformèrent en un met 
incandescent. Il aspira une grande bouffée de fumée, s’emparant de l’âme blanchâtre, le fantôme des 
anges, et proposa la pipe à Ariel.
 
-Merci Seyan, murmura le garçon en observant les yeux bruns qui le regardait amoureusement, voilés par 
quelques mèches de cheveux noirs. 
 
A son tour il absorba la substance, ressentant la légèreté de cet aliment envahir ses poumons, son sang, 
son corps. Ressentant l’aliment se mélanger à son être, s’emparer de lui, lui s’emparer de cette brume. 
Il fut submergé par une onde de bien-être, une onde qui s’était échappée joyeusement d'un lieu où les 
anges baisaient à longueur de journée.
 
L’instant de nutrition, sensation exquise.
 
Des nuages voluptueux s’échappèrent de sa bouche et il tendit à nouveau la pipe à Seyan. Ils mangèrent 
paisiblement, savourant ce met délicieux.
 
 
 
Rassasié, Seyan offrit la fin du repas à son amant et sa main se posa à nouveau sur le ventre adoré. Il 
aimait le corps d’Ariel, ses membres de lynx. Un jour, il avait passé une nuit entière à lécher cette chair, 
jusqu’à ce que les crampes qui torturaient sa langue deviennent insupportables.
 
Du satin.
 
Ses doigts suivirent la fine courbe des muscles et s’approchèrent près du petit sexe, s’aventurèrent dans 
la sombre jungle du pubis pour s’emparer du trésor.
 
Ils s’amusèrent à caresser cette chair satinée et moelleuse, découvrirent la chaleur du gland, s’y attardèrent, 
titillant cette peau rose et soyeuse. 
 
Une perle précieuse.
 
Et, ce fut au tour de sa bouche de caresser le désir, son visage dériva contre le corps d’Ariel et ses lèvres 
se refermèrent sur le magnifique bijoux. Un goût de sable et d’orient se déposa sur sa langue, de sécrétion 
humaine. Unique parfum, un bouillon de saveur inégalé.
 
Il sentit le sexe se tendre contre son palais, fouiller le fond de sa bouche, sentit les flux de sang se répandre 
dans cette enveloppe, cogner contre les barrières. Ses lèvres glissèrent, accueillantes, s’ouvrant sur un 
abîme d’humidité chaleureuse. Le gland gonflé percuta le fond de sa gorge.
 
Le garçon déposa l’instrument qui l’avait nourrit et plongea ses doigts dans la chevelure aile de corbeau 
de Seyan, soyeuse. Ils se déplacèrent sur la courbe de son cou, se perdirent sur ce désert d’or. La tendresse 
de ses gestes, un chat noir qui aimait. Ses hanches se soulevèrent. 
 
Seyan s’abandonna à ce sexe, l’engloutit, le dévora d’envie, d’amour. Il voulait avoir cette chair au plus 
profond de lui, loin, dans ses entrailles. Les gémissements d’Ariel s’envolèrent en une mélodie envoûtante 
où les notes étaient des cœurs gonflés de désir.
 
-Seni seviyorum, dit-il du plus profond de son âme entre deux souffles, s’accrochant au dos de Seyan.
 
-Je t’aime Seyan, je t’aime.
 
Et Ariel désira la chair de Seyan, la désira plus que tout autre chose. Il se déplaça lentement, une contorsion 
du corps, se rapprocha de la verge tendue de son amoureux, l’agrippa de ses doigts fins et délicats tachés 
de maquillage.
 
Leurs ventres se collèrent.
 
Son bras encercla l’or à la douceur poussiéreuse et sa main caressa une fesse galbée, du velours. Le 
creux de la cuisse, un endroit doux et érotique. L’éternité dans ces dunes de sable chaud.
 
Sa langue explora le morceau de chair – les anges s’envolèrent- y déposa la chaleur de sa salive et le 
membre s’enfonça dans sa bouche, passionnément. Un goût d’épices sauvages l’attaqua, un bouquet sec 
de plantes aromatiques.
 
Ils se livrèrent au désir, suçant la moelle de leurs rêves, langoureusement. Les corps se resserrèrent, se 
blottir dans leurs envies. 
 
Des années de plaisir, des siècles d’amour.
 
Le plaisir coulait, se creusait une place dans le monde.
 
Des millénaires.
 
Ils se déchirèrent, s’étouffèrent, lorsque les perles blanches de leurs cœurs se noyèrent dans leurs bouches. 
Le sperme descendit dans la chaleur des estomacs. Un baiser blanc, leurs langues se retrouvèrent, une 
âcreté délicieuse, épicée, chaude comme du sable et sombre comme la nuit.
 
La voix parcheminée et légère de Seyan s’éleva :
 
-Je t’aime Ariel.
 
 
 
Mille ans passèrent.
 
Mille ans d’amour et de plaisir, d’étreintes et de baisers à la couleur du khôl.
 
Le premier filet d’eau violette passa sous la porte clause, étroit et hésitant. Ils l’observèrent pénétrer l
’intimité de leur cocon. Lentement, tel un long serpent, sans un bruit, il se fraya un chemin dans la chambre, 
ondulant sur le sol de pierre noire.
 
Rentre, rentre et empares toi du monde, des songes et des anges. De leurs ailes, de leurs cœurs, de leurs 
sexes, de leurs ongles blanchis par la pression de leur étreinte. Des langues qui s’enlacent dans l’abîme 
des rêves, des os poussiéreux et brisés.
 
L’eau était d’un violet limpide, d’une rare beauté.
 
Ils admirèrent ce petit spectacle, le contemplèrent d’une attention précieuse.
 
Qu’est ce que c’est beau, souffla Ariel passionnément.
 
C’est magnifique.
 
Ils se rapprochèrent l’un de l’autre, se lovèrent dans le plaisir de l’instant.
 
Une infime douleur enfouie, loin, très loin dans un recoin de cœur.
 
 
 
A travers la petite fenêtre ils observaient le ciel. La membrane noire était couverte de millier de points 
rouges étincelants. La Lune, un croissant étroit, brillait d’un éclat bleu pâle.
 
Les minutes s’écoulaient, longues, immensément longues et douces. Ils admiraient ce tableau infini, cette 
toile éternel. Chaque nuit, le même ballet enchanteur. Jamais ils ne se lassaient de la beauté de ce plafond, 
des petits points rouges qui s’enlaçaient dans différentes formes.
 
Jamais, dans la chaleur de leurs peaux collées.
 
Ariel planta ses yeux jade dans ceux de Seyan et lui demanda d’une voix profonde, un accent de sable 
mélodieux :
 
-Qui t’a raconté la légende pour la première fois ?
 
-C’était un ancien du Nord de la cité. Un vieux au visage ridé, lui répondit calmement Seyan. Je me rappelle 
sa longue barbe grise, elle m’avait impressionnée, je n’en avais jamais vu. Il avait une voix rauque et fatiguée, 
mais prenante. Nous étions tous autour de lui, tous jeunes, et il a déballé son histoire. Nous l’avons tous 
écouté avec attention, tous joyeux à l’idée de vivre un jour ce qu’il décrivait. C’était impressionnant. Il faisait 
vivre les évènements dans nos têtes. Et c’était exactement ça, les cafards, l’eau violette…
 
Ariel détourna les yeux pour regarder à nouveau les étoiles.
 
-Je n’ai jamais rencontré d’ancien. J’ai connu la légende par des connaissances, des gens qui en parlaient. 
Tu ne peux pas passer à coté de toutes façons.
 
Il parut réfléchir :
 
-C’est étrange ces anciens, des personnes qui restent pour raconter.
 
-Hum, il faut bien des gens pour expliquer à la génération suivante.
 
Il y eut un instant de silence pensif. Seyan resserra un peu plus l’étreinte. L’odeur du cuir, douce et fanée 
remonta dans les canaux de son nez.
 
-Tu sais, malgré tout le bonheur que je ressens à l’approche de la renaissance, au fond de moi je me sens 
mal. Ca sera la fin pour nous deux.
 
-Ca me fait la même chose. J'ai pas envie de te perdre, dit-il dans un soupçon de désespoir. Et, dans un 
souffle plaintif il ajouta, putain…
 
Ils se caressèrent tendrement. 
 
-Tu ne me perdras pas, nous serons ensemble pour l’éternité.
 
Ariel posa ses lèvres sur celles de Seyan, un baiser chaud.
 
-Je t’aimerais toujours.
 
-Pour l’éternité, lui dit Seyan.
 
 
 
Cent ans pour des anges amoureux, cent ans... cent ans.
 
L’océan violet avait atteint le rebord du lit. Ariel trempa le bout de son doigt dans ce fleuve funéraire, une 
auréole vibra à la surface du liquide, s’en alla mourir plus loin, plus grosse et plus vieille. L’eau était tiède 
et fluide, un frisson parcouru sa peau nue, remonta le long de sa colonne vertébrale, roula sur chaque os 
encastré. Une sensation d'excitation et de tristesse l'envahissait. Il savait que la fin approchait, que sa 
génération en ce moment même s’étendait dans le liquide violet, que les enfants de la nuit, ses frères et 
ses sœurs s’en allaient un à un. Il voulait vivre la renaissance mais ne voulait pas quitter les courants tièdes 
du fleuve dans lequel il était noyé.
 
La tête de Seyan reposait contre les barreaux de sa cage thoracique, bercé par les battements de son 
cœur, de sa vie. Le garçon caressait tendrement son torse, le téton brun et dur auquel il avait accès. Il se 
baladait sur le champs doré. La récolte ? L’amour.
 
Le temps passait, s’écrasait, se noyait et nageait, s’envolait dans la noirceur d’un ciel, nourrissait les 
songes des enfants s’attardant dans les étoiles, se secouait et se nettoyait.
 
Le sable coulait. Le donneur de rêves ?
 
Ils l’avaient avalé, lui et son trésor.
 
L’échelle de ses côtes, l’os de sa hanche proéminente, les doigts suivaient le chemin qui menait aux milles 
merveilles. Merveille du sexe, bien plus précieux qu’une infinité de diamants et d’émeraudes, le rubis sans 
valeur qui décorait le plus beau bijou du monde, Ariel.
 
Le temps s’amusait, une roulade, un sourire. Une larme ? Tristesse du temps. Le temps se recroquevillait 
sur lui-même, affrontait l’armée d’ennemis, là-bas, des millions.
 
Des faibles crépitements leur parvenaient encore de l’extérieur, les cafards jouaient. La main de Seyan 
se pressa contre la bite tendue vers les étoiles, la Lune pleine et ronde qui semblait sourire, douloureuse 
soif.
 
-Une dernière fois. Je veux faire l’amour avec toi une dernière fois.
 
Des étreintes et des caresses, données infiniment, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la fin des temps. La 
salive maquilla la peau tendue et le sexe d’Ariel pénétra dans la tiédeur des entrailles de Seyan, s’y 
enfonça pour l’éternité.
 
-Je t’aime.
 
Un cri murmuré.
 
Les langues se frottèrent, les lèvres se déchirèrent. La verge de Seyan se blottit entre les ventres dorés.
 
Leurs corps glissait, les rêves s’éternisaient, les souffles s’allongeaient.
 
La bouche d’Ariel s’approcha de son oreille, la douceur de sa voix, un murmure où vibrait la chaleur d’un 
désert de sable :
 
-Allons nous en maintenant.
 
Leurs corps encastrés s’étouffèrent, la musique de leurs cœurs se déchaîna.
 
-Je t’aime, l’épice mélodique de Seyan.
 
-Je t’aimerais toujours.
 
Ils glissèrent dans l’eau violette dans un tournoiement de plumes, l’océan les engloutit. Leurs bouches 
s’accrochèrent et le même air s’allongea dans leurs poumons, se coucha là-bas pour retourner dans 
cette autre enveloppe, affaiblis.
 
Ils s’étendirent dans le liquide, atmosphère violette silencieuse et volèrent, des anges.
 
Et les anges firent l’amour.
 
Et firent l’amour pour l’éternité.
 
Ce baiser hésitant dans la venelle d'une rue, la salive au goût de vin, une étreinte prolongée, langoureuse 
dans la puanteur des égouts.
 
Leurs cerveaux se noyèrent dans un fleuve noir lorsqu’ils jouirent dans la mer colorée, la mère du monde. 
La dernière chose que sentit Seyan au moment où des gouttes blanchâtres s’évadèrent de son sexe fut 
un filet de chaleur qui envahissait ses entrailles.
 
Des larmes de spermes s’éternisèrent dans le ciel, des fantômes étranges.
 
Ils moururent dans la profondeur d’Amor, enlacés.
 
Des plumes blanches flottaient sur leur tombe.
 
 
 
L’eau s’était enfouie dans les entrailles de la terre. Disparue.
 
Les corps gisaient sur le sol, inertes. La dorure de leur peau était un peu plus pâle, un peu plus grise, mais 
ils ne pourriraient pas, jamais.
 
Deux cafards se faufilèrent sous la porte de la chambre noire, la porte du tombeau, et s’approchèrent des 
cadavres. L’escalade d’une plume, le détour d’une masse de cheveux noirs et d’un crâne blond.
 
Un cafard pour Seyan.
 
Un cafard pour Ariel.
 
Les bouches, qui jadis s’étaient assemblées, accueillirent les petites pattes. Les insectes se faufilèrent 
entre les lèvres des garçons, la chair rouge du palais, de la gorge, de l’œsophage. Les cafards se logèrent 
dans la chaleur des estomacs.
 
 
 
Des siècles.
 
Il ne restait qu’un mince voile de chair sur les carcasses des amoureux. Un voile sec sur des os qui 
tombaient en poussière. Les squelettes étaient toujours enlacés, la même pause, un passé qui s’effrite. 
Le collier de cuir noir poussiéreux brillait faiblement.
 
Silence lourd.
 
Un craquement, un os se brisa.
 
Les voiles de peau se fendirent, se déchirèrent.
 
Des petites mains dorées apparurent dans un rayon de soleil bleu.